Vingt Ans de Promesses et de Désillusions (2/2)
- acharleselioth
- 5 mai
- 6 min de lecture

Quand la Pompe Révèle les Fractures d'un Système
Un chauffeur de gbaka à Abobo, les mains sur le volant, observe le compteur de son véhicule. "En 2010, avec 5.000 francs de gasoil, je faisais toute ma journée. Aujourd'hui, ça me permet à peine d'atteindre midi." Derrière cette constatation banale se cachent vingt années d'une histoire tumultueuse entre l'État ivoirien, les transporteurs et une réalité économique internationale qui frappe de plein fouet le quotidien des Ivoiriens.
Les Données Brutes : Vingt Ans en Chiffres
Prix à la pompe, Côte d'Ivoire (2016-2026) :
Moyenne essence : 689,25 FCFA
Minimum : 570 FCFA (mars 2016)
Maximum : 875 FCFA (octobre 2023)
Moyenne gasoil : 627,06 FCFA
Minimum : 570 FCFA (décembre 2015)
Maximum : 715 FCFA (octobre 2023)
Prix baril Brent (2005-2026) :
2005-2007 : 50-70 dollars
2008 (pic) : 147 dollars (juillet)
2009-2010 : 70-80 dollars
2011-2014 : 100-120 dollars
2016 (creux) : 30 dollars (janvier)
2020 (Covid) : <20 dollars (avril)
2022 (Ukraine) : 100 dollars (moyenne annuelle)
2023 : 82 dollars (moyenne)
2024 : 80 dollars (moyenne)
2025 : 60-65 dollars (fin d'année)
2026 : 110-126 dollars (guerre Ormuz, avril)
Ratio Prix Pompe / Coût Brut :
2016 (30$/baril, 570 FCFA pompe) : Ratio 3,0x
2022 (100$/baril, 735 FCFA pompe avant subvention 1.084) : Ratio 2,9x
2025 (62$/baril, 820 FCFA pompe) : Ratio 3,5x
Le ratio pompe/brut oscille entre 2,9x et 3,5x, ce qui signifie qu'en moyenne, chaque litre coûte 3 fois le prix du brut. Dans d'autres pays (France, par exemple), ce ratio peut atteindre 4x à 5x en raison de taxes environnementales élevées. La Côte d'Ivoire se situe donc dans une fourchette "médiane", mais sans transparence sur la répartition.
Mais que signifient ces chiffres pour un transporteur ? Prenons Mamadou, chauffeur de gbaka depuis quinze ans. En 2010, avec un plein de 40 litres à 615 FCFA, il déboursait 24.600 FCFA. En octobre 2023, ce même plein lui coûtait 28.600 FCFA (+16%). Mais son tarif à la course ? Inchangé dans la plupart des cas, coincé par la réglementation municipale et la concurrence féroce.
Les Manquements de l'État : Une Litanie de Promesses Non Tenues
Vingt ans après, le constat est accablant. Les transporteurs réclament depuis 2008 la même chose : un comité interministériel transparent pour anticiper les fluctuations. Jamais mis en place. Ils réclament un fonds de stabilisation des prix, géré conjointement par l'État et les professionnels. Inexistant. Ils demandent un fonds de développement et de garantie du transport routier pour amortir les chocs pétroliers. Aux abonnés absents.
En 2010, le gouvernement promet de régler "le conflit de compétences entre l'Agence de Gestion des Transports Urbains et les collectivités locales". En 2026, le conflit perdure. L'État s'engage à "mettre fin aux tracasseries routières". Sur les axes Abidjan-Yamoussoukro ou Abidjan-San Pedro, les barrages informels se multiplient. Chaque contrôle est une occasion de rançonner les chauffeurs : 1.000 FCFA ici pour un "papier manquant", 2.000 FCFA là pour "accélérer les formalités".
Le mécanisme d'ajustement automatique des prix, instauré officiellement, fonctionne dans un seul sens : à la hausse, il s'active immédiatement. À la baisse, les délais s'étirent. Entre juillet 2024 et juillet 2025, le coût du transport terrestre a reculé de 2%. Modeste victoire qui masque une réalité plus brutale : les marges des transporteurs n'ont, elles, jamais été aussi faibles.
La Réalité du Transporteur : Une Équation Impossible
Asseyons-nous un instant dans le gbaka de Kouassi, 42 ans, propriétaire de son véhicule. Chaque matin à 5h30, il fait le plein : 35 litres à 675 FCFA, soit 23.625 FCFA. Il effectue en moyenne 22 courses dans la journée, encaissant 150 FCFA par passager (tarif réglementé), avec une moyenne de 18 passagers par course. Recette brute journalière : 59.400 FCFA.
Soustrayons : le gasoil (23.625 FCFA), l'assistant-chauffeur ou "gnambro" (5.000 FCFA), les tracasseries routières (3.000 à 5.000 FCFA selon les jours), la carte de stationnement (1.500 FCFA), le gardiennage nocturne (1.000 FCFA), les petites réparations imprévues (moyenne de 3.000 FCFA/jour amortis). Total des charges : environ 37.000 FCFA. Reste net : 22.000 FCFA.
Sur ce montant, Kouassi doit encore épargner pour les grosses révisions (200.000 FCFA tous les trois mois), les pièces détachées, les assurances, les visites techniques, et bien sûr... nourrir sa famille de six personnes. "On ne vit plus, on survit", lâche-t-il. "Et encore, je suis propriétaire. Ceux qui louent leur véhicule à 15.000 FCFA la journée, je ne sais même pas comment ils font."
2026 et Au-Delà : Quel Avenir ?
En ce début d'année 2026, les prix semblent stabilisés. Le Brent reste modéré, les prévisions annoncent un excédent mondial de 4 millions de barils par jour. Une éclaircie bienvenue. Mais les transporteurs savent qu'un nouveau choc peut survenir à tout moment : une crise au Moyen-Orient, des sanctions internationales, une spéculation effrénée.
Ce qu'ils réclament aujourd'hui n'est pas nouveau. C'est ce qu'ils demandaient déjà en 2008, puis en 2010, puis en 2022. Une vision à long terme. Une transparence totale. Un mécanisme de régulation qui anticipe plutôt que de subir. Et surtout, une reconnaissance de leur rôle dans l'économie nationale.
Car sans les transporteurs, Abidjan s'arrête. Les marchés ne sont plus approvisionnés. Les travailleurs ne peuvent se rendre à leur emploi. Les malades ne rejoignent pas les hôpitaux. L'économie s'effondre. En cinq jours en avril 2010, la grève a coûté des milliards à l'économie nationale. La CGECI (Confédération Générale des Entreprises de Côte d'Ivoire) avait dénoncé "un manque à gagner énorme" et "le ralentissement des activités agricoles, industrielles et commerciales".
Pourtant, l'État continue de gérer le secteur à vue, au gré des crises. Le président annonce des subventions massives quand la cocotte-minute menace d'exploser. Puis, quand les cours baissent, on oublie les promesses de réforme. Jusqu'à la prochaine crise.
Le Paradoxe Ivoirien
Il y a un paradoxe profondément ivoirien dans cette histoire. La Côte d'Ivoire est le pays de la sous-région qui subventionne le plus son carburant. En 2022, aucun autre pays de l'UEMOA n'a engagé 500 milliards de FCFA pour maintenir les prix. Cette générosité apparente cache une faillite de la planification.
Pendant qu'on dépense 700 milliards pour éteindre l'incendie, on aurait pu investir une fraction de cette somme pour construire des raffineries modernes, diversifier nos sources d'approvisionnement, développer les transports en commun de masse (bus, métro) pour réduire la pression sur le gasoil. Le Sénégal a lancé son projet de Train Express Régional. Le Ghana modernise son réseau ferroviaire. La Côte d'Ivoire, elle, court après chaque fluctuation du baril.
La Pompe Comme Miroir
Le prix du carburant à la pompe est bien plus qu'une statistique économique. C'est un révélateur impitoyable de la gestion d'un pays. Il dit la transparence ou l'opacité des institutions. Il mesure la capacité d'anticipation ou l'improvisation chronique. Il reflète le rapport de force entre l'État et les corporations, entre les promesses et les actes.
En vingt ans, le prix du gasoil est passé de 450 FCFA à 675 FCFA (+50%). Le super, de 550 FCFA à 820 FCFA (+49%). Mais les revenus des transporteurs, eux, n'ont pas suivi. Les routes se sont dégradées. Les tracasseries se sont multipliées. Les promesses de réforme se sont évaporées.
Kouassi, au volant de son gbaka, résume avec une lucidité désabusée : "Ils nous disent que le prix baisse. Oui, de 875 à 820 FCFA. Mais en 2016, j'achetais mon gasoil à 570 FCFA. On ne revient jamais au point de départ. On descend un peu après avoir trop monté. Et nous, on remercie comme si c'était une faveur."
La prochaine crise viendra. Les transporteurs débrayeront. Le gouvernement annoncera des subventions d'urgence. Les promesses de réforme seront répétées. Et le cycle continuera, jusqu'à ce qu'un jour peut-être, quelqu'un décide enfin de casser la roue.
Article rédigé en avril 2026, alors que le litre de gasoil s'affiche à 675 FCFA et que les transporteurs, pour une fois, respirent un peu. Mais pour combien de temps ?
SOURCES - Article Prix du Carburant en Côte d'Ivoire (2005-2026)
"Le prix du litre d'essence super sans plomb enregistre une baisse de 10 FCFA" : https://www.aip.ci/274003/cote-divoire-aip-le-prix-du-litre-dessence-super-sans-plomb-enregistre-une-baisse-de-10-fcfa/
"Combien coûte un plein d'essence en Côte d'Ivoire ?" : https://lessentieldeleco.fr/4753-combien-coute-un-plein-dessence-en-cote-divoire/
Côte d'Ivoire prix de l'essence" : https://www.globalpetrolprices.com/Ivory-Coast/gasoline_prices/
"Côte d'Ivoire les prix du diesel" : https://www.globalpetrolprices.com/Ivory-Coast/diesel_prices/
"Communiqué relatif aux prix des produits pétroliers" : https://www.gouv.ci/uploads/publications/1338391801cmq_pdt_petrolier.pdf
"Carburant en Côte d'Ivoire : 500 milliards F CFA pour maîtriser l'inflation" : https://africanmanager.com/carburant-en-cote-divoire-500-milliards-f-cfa-pour-maitriser-linflation/
"Côte d'Ivoire/ Carburant: une subvention d'environ 500 milliards FCFA accordée par l'Etat depuis début 2022" : https://news.abidjan.net/articles/710889/cote-divoire-carburant-une-subvention-denviron-500-milliards-fcfa-accordee-par-letat-depuis-debut-2022-ouattara
"Secteur du pétrole : L'État a apporté plus de 700 milliards de FCFA de subvention, depuis le 1er trimestre 2022" : https://www.gouv.ci/_actualite-article.php?recordID=14666
Grève des transporteurs ivoiriens - Révélations sur la manipulation des politiques" : https://news.abidjan.net/articles/363053/greve-des-transporteurs-ivoiriens-revelations-sur-la-manipulation-des-politiques
"Quel a été le prix moyen du baril de Brent en 2022" : https://www.connaissancedesenergies.org/quel-ete-le-prix-moyen-du-baril-de-brent-en-2022-240426
Agence Ecofin - Septembre 2025 URL : https://www.agenceecofin.com/actualites/0109-131115-le-gouvernement-ivoirien-baisse-les-prix-du-carburant-jusqu-au-30-septembre-2025
Sika Finance - Juillet 2022 URL : https://www.sikafinance.com/marches/cote-divoire-les-subventions-sur-les-hydrocarbures-atteignent-405-milliards-fcfa-a-fin-juin-2022_35478
RTI (Radio Télévision Ivoirienne) - Avril 2022 URL : https://www.rti.info/societe/10976
Boursorama - Historique Brent URL : https://www.boursorama.com/bourse/matieres-premieres/cours/8xBRN/
Prix du Baril (site spécialisé) URL : https://prixdubaril.com/comprendre-petrole-cours-industrie/70845-historique-prix-petrole.html



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