Société - La jeunesse ivoirienne est-elle devenue paresseuse ?
- acharleselioth
- 2 févr.
- 3 min de lecture

Le débat sur la prétendue paresse de la jeunesse ivoirienne revient régulièrement dans les discussions publiques, alimenté par des leaders d'opinion, des entrepreneurs et même certains responsables politiques, sans vouloir les citer. Le ministre de la Jeunesse Mamadou Touré avait appelé les jeunes de Tengréla à un changement de mentalité pour réussir leur insertion professionnelle. Mais cette affirmation résiste-t-elle à une analyse objective de la réalité ? Examinons les faits.
Que disent ceux qui parlent de paresse ?
Certains observateurs pointent du doigt plusieurs phénomènes qui alimenteraient cette perception. Ils évoquent la recherche systématique d'emplois dans l'administration publique, la course au concours plutôt que dans l'entrepreneuriat, une dépendance excessive aux aides familiales, ou encore une attraction pour les gains rapides via les réseaux sociaux (TikTok, Facebook, Instagram...), les plateformes d'échanges tarifes (Jedolo, Locanto,...) ou encore les jeux d'argent (Betclic, 1XBet...). Le taux de chômage élevé chez les jeunes diplômés est parfois interprété comme un refus du travail manuel ou des petits boulots.
Cette vision, qui peut paraitre simpliste, néglige toutefois des réalités structurelles majeures. La Côte d'Ivoire compte une population très jeune - plus de 60% des Ivoiriens ont moins de 25 ans - qui se heurte à un marché du travail incapable d'absorber tous les nouveaux arrivants. Le taux de chômage des jeunes dépasse largement la moyenne nationale, non par manque de volonté, mais par insuffisance d'opportunités.
Le secteur informel, où travaille la majorité des jeunes Ivoiriens, est rarement pris en compte dans ces accusations. Ces jeunes qui vendent dans les rues d'Abidjan, qui conduisent des taxis-motos ou des VTC, qui tiennent de petits commerces sur la route ou en ligne ou qui travaillent dans les maquis font preuve d'une résilience et d'une détermination remarquables, souvent dans des conditions précaires et sans protection sociale.
Des efforts invisibles?

Contrairement aux idées reçues, la jeunesse ivoirienne fait preuve d'un dynamisme entrepreneurial certain. Beaucoup plus jeunes et plus tôt entreprenants. L'écosystème des startups se développe, avec des initiatives dans la fintech, l'agritech et le digital. Des milliers de jeunes créent quotidiennement des micro-entreprises, même si beaucoup ne survivent pas aux premières années faute d'accès au financement, à la formation et aux réseaux professionnels.
Les jeunes agriculteurs qui tentent de moderniser leurs exploitations, les artisans qui innovent dans leurs métiers, les créateurs de contenu digital qui monétisent leur talent - tous témoignent d'une jeunesse loin d'être passive. Parler de paresse sans mentionner les barrières systémiques relève quelquefois de la mauvaise foi. L'inadéquation entre la formation et les besoins du marché du travail laisse des milliers de diplômés sans débouchés dans leur domaine. L'accès limité au crédit rend difficile le lancement d'activités entrepreneuriales. Les infrastructures insuffisantes dans les zones rurales et certains quartiers urbains limitent les opportunités économiques.
À cela s'ajoute une dimension culturelle : dans une société où le diplôme universitaire a longtemps été perçu comme un sésame pour un emploi stable, accepter un travail jugé "inférieur" à sa qualification peut être vécu comme un échec social, une pression qui pèse particulièrement sur les jeunes issus de familles ayant investi dans leurs études.
Peut-être, sommes-nous trop dures avec la jeunesse ?
L'observation des réseaux sociaux et des espaces de coworking révèle une jeunesse connectée, informée et ambitieuse. Les jeunes Ivoiriens s'engagent dans des projets associatifs, développent des solutions innovantes aux problèmes locaux, et beaucoup nourrissent des projets migratoires, non par paresse, mais précisément parce qu'ils veulent travailler et réussir là où les opportunités existent.
Qualifier la jeunesse ivoirienne de paresseuse constitue une généralisation abusive qui ignore la diversité des parcours et la complexité des défis auxquels elle fait face. Si certains jeunes manquent effectivement de motivation ou se tournent vers des voies faciles, ils ne représentent qu'une minorité et ne sauraient définir toute une génération.
La vraie question n'est pas de savoir si la jeunesse est paresseuse, mais plutôt comment créer un environnement économique et social permettant à cette énergie et à ces ambitions de s'exprimer pleinement. Plutôt que de pointer du doigt, il serait plus constructif de s'interroger sur les responsabilités collectives : qualité de l'éducation, politiques d'emploi, accès au financement, réforme du climat des affaires.
La jeunesse ivoirienne n'attend pas l'aumône, elle réclame des opportunités. Et face aux difficultés qu'elle surmonte quotidiennement, parler de paresse relève davantage du stéréotype commode que de l'analyse éclairée.
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