Société - Polygamie : entre réalités et gêne publique
- Jean-Luc Kouassi
- 27 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 janv.

Pour la petite histoire
Le mot "polygamie" désigne un système social où un homme peut avoir plusieurs conjointes légitimes. La polygamie existe avant les religions monothéistes, dès les premières sociétés humaines. Dans certaines sociétés, un homme pouvait épouser plusieurs femmes pour assurer la survie du groupe.
Revenons sur nos terres…
Parmi les sujets récurrents ses dernières années, la polygamie, ce sujet à été évoqué pour la première fois dans l’hémicycle en fin juin 2022, lorsque le député Yacouba Sangaré a déposé une proposition de loi visant à légaliser la polygamie optionnelle au sein du parlement ivoirien. Depuis lors, plusieurs députés se sont saisis de la question, c’est notamment le cas de la député de Gohitafla, l’Honorable Nadia Jarvis Zamblé.

Dans une intervention à l’assemblée et ensuite dans une interview sur la chaîne de Télévision, LifeTv, la député a déclaré : “Ça ne me dérangerait pas d’être dans un foyer polygame, si le monsieur est stable…” réclamant ainsi une reconnaissance de la polygamie dans nos textes.
Sujet encore tabou?

La polygamie est un sujet clivant dont l’inconfort des populations s’accentue au vue des nombreux défis encore existants et persistants sur lesquels l’Etat de Côte d’Ivoire devrait se pencher. En l'occurrence, la cherté de la vie, les améliorations du service public, etc… qui ont tous un impact significatif sur le quotidien des Ivoiriens.
De tradition, cette pratique était majoritairement pratiquée par les peuples du Nord de la Côte d’ivoire, en effet, on recensait dans le RGPH 2021, 23% d’unions polygames dans le denguélé. Le même rapport souligne que la polygamie est plus fréquente dans certaines régions rurales qu’en milieu urbain comme Abidjan.
Cependant, ces chiffres appartiennent aux unions polygames déclarées, car dans l’informel ou le non officiel, il n’est plus rare de voir des unions polygames dans laquelle l’homme entretien une ou des relations à l’extérieur, ce phénomène s’est tellement bien installé qu’il a trouvé au fil du temps, le nom de “tchiza” ou maîtresse en langage soutenu.
Malgré une population musulmane représentant 42,5 % de la population totale d’après le recensement de 2021, et bien que des pratiques de polygamie soient observées tant chez les animistes que chez certains chrétiens, le sujet de la polygamie est tabou pour plusieurs raisons:
Certains hommes ne sont pas encore disposés à officialiser leur relation extra conjugale;
D’autres ne le feront jamais, empêchés par leur religion ;
Pour la dernière catégorie, considérés comme des modèles, il est hors de question de baisser dans l’estime des gens
À la lecture de ce qui précède, bien qu’on en parle peu ou pas et bien que les chiffres annoncent une regression (19% en 1998 vs 10% en 2021), la polygamie n’a pour le moins regressé. Elle a la peau certainement plus dure, renforcée par de nouvelles pratiques susmentionnées et l’entrée de nouvelles typologies de couples (ex.: Couples chrétiens, couples libres, homosexualité, etc…)
Controverse
Résumons donc, la polygamie baisse drastiquement sur le papier (en chiffres), pourtant, on y pense de plus en plus jusqu’à légiférer. Il faut aussi noter qu après l’intervention du député Sangaré, il existait bel et bien des personnes favorables à une future loi sur la polygamie. Aurait-il donc dans l’ombre, de plus en plus de polygames aux moments ou certains ivoiriens se plaignent de plus en plus du coût de la vie?
L’ancien Président Nigérian, Mohamed Bazoum disait il y a quelques années ceci :
"Je connais de très nombreuses personnes qui n’ont pas un revenu, qui n’ont pas de quoi vivre, qui vivent au jour le jour mais qui ont plusieurs femmes, qui font plusieurs enfants. Et l’aberration, vous voyez là où ça nous a conduit”
Dans un pays musulman, dans lequel la polygamie est légale, le Président se plaignait du fait que les hommes polygames ne prenaient pas suffisamment soin de leur femme.
Car il faut l’avouer, “Se marier coûte cher” : Selon le site partyHouse, spécialiste de l’événement, un mariage en Côte d’Ivoire coûte entre de 2 000 000 (plancher) et 12 000 000 (plafond) de nos francs. Épouser plusieurs femmes revient donc à multiplier ces dépenses. D'ailleurs, ces coûts ne prennent en compte que les organisations de cérémonie à proprement dit, ils n’incluent donc pas les dots, liste dont le futur gendre doit s'acquitter.
De plus, "Marier une femme, c’est marier toute sa famille" : En d’autres termes, si vous souhaitez épouser ma fille, ses problèmes et nos problèmes deviennent les vôtres. Il n’est pas rare de voir des hommes porter à bras le corps le poids de toute une famille (funérailles, scolarisation, etc…). La charge n’est pas que financière, elle est aussi émotionnelle.
Enfin, quid des enfants ? : Dans nos différentes religions, la famille est présentée comme le socle de la société. Une famille équilibrée/stable produit dans bien de cas, des enfants utiles et productifs pour notre société, respectueux des aînés et transmetteurs de valeurs. Dans le cas contraire, les dégâts sont désastreux.
La religion musulmane, l’une des seules à officiellement autoriser la polygamie dit ceci : Coran, Sourate An-Nisâ’ (4:3) :
« Épousez, parmi les femmes qui vous plaisent, deux, trois ou quatre. Mais si vous craignez de n’être pas équitables, alors une seule. »
Pourtant, dans plusieurs familles musulmanes, la répartition des richesses, de l’amour du père n’est pas aussi équitable, cela crée des frictions et des rancœurs qui ont souvent passées la frontière de l’amour pour franchir la haine et la mort (empoisonnement, ensorcellement, etc…).
Plus loin, les familles chrétiennes et polygames ne sont pas en reste, elles finissent généralement dans la division lorsque le père décède ou a des penchants pour l’une des épouses et ses enfants.
En résumé, la polygamie n’est pas qu’un fait ou une loi de plus à ajouter, elle enrobe le présent et crée le futur des parties prenantes. L’instauration d’une loi, même si optionnelle, pourrait entraîner une régression de la vie des couples. De fait, le débat devrait se poser autrement, notamment par la moralisation et la reconstruction d’une société de valeurs incluant les leaders religieux, les politiques, les chefs traditionnels, les couples etc…



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