Vingt Ans de Promesses et de Désillusions (1/2)
- acharleselioth
- 4 mai
- 9 min de lecture

Quand la Pompe Révèle les Fractures d'un Système
Un chauffeur de gbaka à Abobo, les mains sur le volant, observe le compteur de son véhicule. "En 2010, avec 5.000 francs de gasoil, je faisais toute ma journée. Aujourd'hui, ça me permet à peine d'atteindre midi." Derrière cette constatation banale se cachent vingt années d'une histoire tumultueuse entre l'État ivoirien, les transporteurs et une réalité économique internationale qui frappe de plein fouet le quotidien des Ivoiriens.
2005-2010 : L'Ère de la Relative Stabilité
En 2005, la Côte d'Ivoire sortait péniblement de la crise politico-militaire qui avait coupé le pays en deux. À cette époque, le litre de gasoil oscillait autour de 400 à 450 FCFA, tandis que le super plafonnait aux alentours de 550 FCFA. Le pays, alors en pleine reconstruction, bénéficiait encore d'une certaine clémence des cours mondiaux du pétrole.
Mais dès avril 2010, la première grande secousse intervient. Le gouvernement décide d'augmenter drastiquement les prix : le gasoil passe à 615 FCFA (+37%) et le super bondit à 774 FCFA (+41%). La réaction ne se fait pas attendre. Du 12 au 16 avril 2010, une grève générale paralyse tout le secteur des transports. Abidjan, puis progressivement l'ensemble du territoire, se fige. Les gbakas, taxis-compteurs, wôro-wôros et camions de marchandises cessent toute activité.
Les transporteurs, menés par Touré Adama de la Coordination Nationale des Gares Routières, dénoncent avec virulence l'opacité du système de taxation. "Il y a au total 17 taxes sur le même produit pétrolier. Il y a par exemple 2 TVA sur le gasoil dans le même ministère", révèle-t-il lors d'une conférence de presse. Plus troublant encore : "Quand le gasoil arrive en Côte d'Ivoire, il ne coûte que 400 FCFA." En clair, près de 200 FCFA du prix à la pompe ne servent qu'à alimenter les caisses de l'État.
Après cinq jours de paralysie totale, le gouvernement cède partiellement et consent une baisse de 30 FCFA. Mais le mal est fait. La confiance est rompue.
2010-2017 : La Longue Traversée du Désert
Entre 2010 et 2017, le prix du gasoil demeure figé à 615 FCFA. Une stabilité en trompe-l'œil. Le gouvernement, conscient de l'explosivité sociale du dossier, choisit de maintenir artificiellement les prix malgré les fluctuations internationales. Pour ce faire, l'État renonce progressivement à ses recettes fiscales. La Taxe Spécifique Unique (TSU) passe de 120 FCFA à seulement 19 FCFA pour le gasoil, et de 220 FCFA à 16 FCFA pour le super.
Cette décision, saluée par les populations, cache une réalité plus complexe. Les transporteurs réclament depuis 2008 la mise en place d'un "comité interministériel" chargé d'éclairer régulièrement les acteurs sur les fluctuations du cours du pétrole. Cette instance ne verra jamais le jour. Le déficit de communication et la gestion opaque des prix alimentent un climat de méfiance persistant.
Coulibaly Ladji, secrétaire général du Syndicat des chauffeurs de taxis (SCT-CI), résume : "Ce comité devait nous informer des fluctuations. On aurait pu anticiper, planifier. Au lieu de cela, on découvre les hausses du jour au lendemain, sans explication."
2022 : L'Année de Toutes les Tensions
Puis vient 2022, l'annus horribilis. La guerre en Ukraine fait exploser les cours mondiaux. En avril, le super bondit de 635 à 695 FCFA (+60 FCFA). Face à la grogne, le président Alassane Ouattara intervient directement le 6 août 2022. Dans son discours à la Nation pour la fête de l'Indépendance, il lâche un chiffre vertigineux : 500 milliards de FCFA de subventions sur le carburant depuis janvier 2022.
Les détails sont stupéfiants : "Pour chaque litre de gasoil que vous achetez à 615 FCFA, l'État contribue à hauteur de 469 FCFA. Pour le super, la subvention est de 285 FCFA pour chaque litre acheté à la pompe à 735 FCFA." En clair, sans ces subventions massives, le gasoil aurait coûté 1.084 FCFA et le super 1.020 FCFA.
D'ici la fin février 2023, ce montant atteindra 700 milliards de FCFA. Une somme colossale qui représente près de 5% du budget national. Pour financer ce gouffre, l'État mobilise des ressources qui auraient pu servir à construire des hôpitaux, des écoles, des routes. Mais que faire ? La paix sociale n'a pas de prix. Ou plutôt, elle en a un : 700 milliards.
2023-2025 : Entre Hausses et Baisses, la Valse Hésitante
En octobre 2023, nouvelle flambée. Le super atteint son pic historique : 875 FCFA le litre, tout comme le gasoil qui culmine à 715 FCFA. La Côte d'Ivoire rejoint alors le peloton de tête des pays de la sous-région où le carburant est le plus cher. Pour les transporteurs, c'est le coup de grâce. Les marges, déjà écrasées par l'entretien des véhicules sur des routes en piteux état et les multiples tracasseries routières, fondent comme neige au soleil.
Puis, à partir d'avril 2025, le reflux s'amorce. Le super perd 20 FCFA (875 → 855 FCFA), le gasoil 15 FCFA (715 → 700 FCFA). En septembre, nouvelle baisse de 25 FCFA chacun. En novembre, encore 10 FCFA en moins pour le super. Fin décembre 2025, on se stabilise à 820 FCFA pour le super et 675 FCFA pour le gasoil. Les cours internationaux, avec un Brent oscillant entre 62 et 65 dollars le baril (-14,87% sur un an), offrent enfin un répit.
Les Cours Internationaux : Le Baril Brent, Thermomètre de la Planète
Pour comprendre ce qui se passe réellement à nos pompes, il faut d'abord regarder ce qui se passe sur les marchés mondiaux. Le Brent de la mer du Nord, ce baril de référence pour l'Europe et l'Afrique, raconte une histoire bien différente de celle qu'on vit au quotidien.
2005-2008 : La Montée Vers le Pic Historique
En 2005, le baril oscillait autour de 50-60 dollars. Puis, porté par la croissance des pays émergents (Chine, Inde) et les tensions géopolitiques, il a grimpé inexorablement. En juillet 2008, l'apogée : 147 dollars le baril, record historique absolu. À ce moment-là, à Abidjan, le litre d'essence tournait autour de 550-600 FCFA. Puis vint la crise financière mondiale, et le baril s'effondra à 40 dollars en décembre 2008.
2009-2014 : Le Plateau des 100 Dollars
Le baril retrouva progressivement les 80 dollars en 2009-2010, puis se stabilisa entre 100 et 120 dollars de 2011 à mi-2014. Cette période de prix élevés correspondait pourtant, en Côte d'Ivoire, à une relative stabilité : le gasoil figé à 615 FCFA depuis avril 2010. L'État compensait par des subventions invisibles, en réduisant ses taxes.
2015-2016 : L'Effondrement du Schiste Américain
Courant 2014, la révolution du pétrole de schiste aux États-Unis provoque une surabondance mondiale. Le baril chute sous les 50 dollars début 2015, puis touche un plancher historique en janvier 2016 : 30 dollars le baril, niveau le plus bas depuis 2003. À Abidjan ? Le litre d'essence descend à son minimum : 570 FCFA en mars 2016. Le consommateur ivoirien profite enfin de la chute mondiale.
2017-2019 : La Reprise Fragile
Le baril remonte progressivement vers 60-70 dollars. En Côte d'Ivoire, les prix à la pompe restent relativement contenus, autour de 620-650 FCFA pour le gasoil.
2020 : Le Choc Covid
En avril 2020, événement inédit dans l'histoire du pétrole : le WTI (baril américain) passe brièvement en territoire négatif (-37 dollars !), les traders payant littéralement pour se débarrasser de barils qu'ils ne pouvaient stocker. Le Brent, lui, chute à moins de 20 dollars, niveau jamais vu en 20 ans. Confinement mondial, tourisme à l'arrêt, demande effondrée. À Abidjan, les prix baissent légèrement, mais l'État maintient un plancher pour ne pas désorganiser le marché.
2021-2022 : La Guerre en Ukraine, le Grand Retour du Choc Pétrolier
Dès janvier 2022, les tensions Russie-Ukraine font grimper les cours. L'invasion du 24 février provoque un choc majeur. Le baril franchit la barre des 100 dollars pour la première fois depuis 2014, puis culmine à 120 dollars en juin 2022. Toute l'année, il reste au-dessus de 100 dollars, avec une moyenne annuelle de 100,76 dollars. C'est l'année où le président Ouattara annonce 500 milliards de subventions. Sans cela, les pompes ivoiriennes auraient affiché plus de 1.000 FCFA le litre.
2023 : La Volatilité Maximale
L'année 2023 est marquée par des montagnes russes. Le baril grimpe jusqu'à 95-97 dollars en septembre 2023, porté par les coupes de production de l'OPEP+. À Abidjan, en octobre 2023, c'est le pic historique : 875 FCFA le super, 715 FCFA le gasoil. Puis, en fin d'année, inquiétude sur la croissance mondiale, et les cours repartent à la baisse. Moyenne annuelle 2023 : 82,48 dollars.
2024-2025 : La Décrue Bienvenue
L'année 2024 voit le baril se stabiliser autour de 80 dollars (moyenne annuelle : 80,52 dollars). Puis, en 2025, la chute s'accélère : surproduction américaine (13,6 millions de barils/jour, record historique), demande chinoise en berne, excédent mondial. Le baril perd 20% de sa valeur et termine 2025 autour de 60-65 dollars. À Abidjan, la baisse suit : le gasoil passe de 715 à 675 FCFA, le super de 875 à 820 FCFA.
Avril 2026 : Le Nouveau Choc d'Ormuz
Et voilà que l'histoire bégaie. La guerre au Moyen-Orient (conflit Israël/États-Unis contre l'Iran) fait exploser les cours. Le 9 mars 2026, le Brent franchit brièvement 119 dollars, puis le 30 avril, il atteint 126 dollars, niveau inégalé depuis mars 2022. Le détroit d'Ormuz, par où transite 20% du pétrole mondial, est menacé de blocage. Les prévisions ? Certains évoquent 150, voire 200 dollars le baril si le conflit s'enlise. À Abidjan, pour l'instant, les prix restent stables (820/675 FCFA), mais pour combien de temps ?
Le Gap Invisible : Du Baril au Réservoir, L'Équation Trouble
Voici la question que personne ne pose jamais : un baril contient 159 litres. Si le baril coûte 60 dollars, le litre de brut coûte 0,38 dollar, soit environ 230 FCFA au taux de change actuel (1 dollar ≈ 600 FCFA). Pourtant, à la pompe ivoirienne, vous payez 820 FCFA le litre de super, soit 3,5 fois plus. Où passe la différence ?
Le Calcul Qui Dérange
Prenons décembre 2025 : Brent à 62 dollars le baril.
Coût du brut par litre : 62 ÷ 159 = 0,39 $ ≈ 235 FCFA
Prix pompe Abidjan (super) : 820 FCFA
Écart : 585 FCFA (248% de marge sur le brut)
Prenons avril 2010, lors de la grève des transporteurs : Brent à environ 85 dollars.
Coût du brut par litre : 85 ÷ 159 = 0,53 $ ≈ 320 FCFA
Prix pompe (gasoil) : 615 FCFA
Écart : 295 FCFA
Prenons octobre 2023, le pic historique : Brent à 95 dollars.
Coût du brut par litre : 95 ÷ 159 = 0,60 $ ≈ 360 FCFA
Prix pompe (super) : 875 FCFA
Écart : 515 FCFA
Prenons avril 2026, guerre d'Ormuz : Brent à 126 dollars.
Coût du brut par litre : 126 ÷ 159 = 0,79 $ ≈ 475 FCFA
Prix pompe (prévision si ajustement) : 1.100-1.200 FCFA ?
Écart projeté : 625-725 FCFA
Que cachent ces écarts ? Plusieurs éléments légitimes, mais opaques :
Le raffinage : Transformer le brut en essence ou gasoil coûte environ 50-80 FCFA par litre.
Le transport : Du golfe de Guinée (terminal pétrolier) jusqu'aux stations, par camions-citernes.
Le stockage : Cuves, infrastructures, pertes.
Les marges des distributeurs : TotalEnergies CI, Shell CI, Puma Energy et les petites stations.
Les taxes et droits : Touré Adama avait dénoncé en 2010 17 taxes sur le même produit, dont "2 TVA dans le même ministère".
Les subventions invisibles : Quand l'État "contribue 469 FCFA par litre" (2022), où va réellement cet argent ?
Le Paradoxe de la Subvention
Analysons 2022, année de guerre en Ukraine. Le baril moyen : 100 dollars.
Coût brut par litre : 100 ÷ 159 = 0,63 $ ≈ 378 FCFA
Prix pompe gasoil : 615 FCFA (maintenu)
Prix "réel" sans subvention : 1.084 FCFA (selon Ouattara)
Subvention État : 469 FCFA/litre
Faisons le calcul : 378 (brut) + 469 (subvention) = 847 FCFA. Il reste 237 FCFA (1.084 - 847) pour le raffinage, transport, distribution, taxes réduites et marges. Cela semble cohérent. Mais alors, pourquoi en temps normal, sans subvention, l'écart est-il si important ?
En décembre 2025, baril à 62 dollars :
Coût brut : 235 FCFA
Prix pompe : 820 FCFA
Écart : 585 FCFA
Si on applique la même structure qu'en 2022 (raffinage + transport + distribution + taxes + marges = 237 FCFA), le prix "juste" devrait être : 235 + 237 = 472 FCFA. On est à 820 FCFA. Où sont passés les 348 FCFA de différence ?
Hypothèses :
Les taxes en 2025, sans guerre, sont revenues à leur niveau normal (d'où l'écart).
Les marges des distributeurs ont été relevées.
Une partie est prélevée pour reconstituer les caisses de l'État après les subventions de 2022-2023.
Les coûts de raffinage et transport ont structurellement augmenté.
Mais personne ne donne le détail. C'est là tout le problème : l'opacité totale.
Suite (voir partie 2)
SOURCES - Article Prix du Carburant en Côte d'Ivoire (2005-2026)
"Le prix du litre d'essence super sans plomb enregistre une baisse de 10 FCFA" : https://www.aip.ci/274003/cote-divoire-aip-le-prix-du-litre-dessence-super-sans-plomb-enregistre-une-baisse-de-10-fcfa/
"Combien coûte un plein d'essence en Côte d'Ivoire ?" : https://lessentieldeleco.fr/4753-combien-coute-un-plein-dessence-en-cote-divoire/
Côte d'Ivoire prix de l'essence" : https://www.globalpetrolprices.com/Ivory-Coast/gasoline_prices/
"Côte d'Ivoire les prix du diesel" : https://www.globalpetrolprices.com/Ivory-Coast/diesel_prices/
"Communiqué relatif aux prix des produits pétroliers" : https://www.gouv.ci/uploads/publications/1338391801cmq_pdt_petrolier.pdf
"Carburant en Côte d'Ivoire : 500 milliards F CFA pour maîtriser l'inflation" : https://africanmanager.com/carburant-en-cote-divoire-500-milliards-f-cfa-pour-maitriser-linflation/
"Côte d'Ivoire/ Carburant: une subvention d'environ 500 milliards FCFA accordée par l'Etat depuis début 2022" : https://news.abidjan.net/articles/710889/cote-divoire-carburant-une-subvention-denviron-500-milliards-fcfa-accordee-par-letat-depuis-debut-2022-ouattara
"Secteur du pétrole : L'État a apporté plus de 700 milliards de FCFA de subvention, depuis le 1er trimestre 2022" : https://www.gouv.ci/_actualite-article.php?recordID=14666
Grève des transporteurs ivoiriens - Révélations sur la manipulation des politiques" : https://news.abidjan.net/articles/363053/greve-des-transporteurs-ivoiriens-revelations-sur-la-manipulation-des-politiques
"Quel a été le prix moyen du baril de Brent en 2022" : https://www.connaissancedesenergies.org/quel-ete-le-prix-moyen-du-baril-de-brent-en-2022-240426
Agence Ecofin - Septembre 2025 URL : https://www.agenceecofin.com/actualites/0109-131115-le-gouvernement-ivoirien-baisse-les-prix-du-carburant-jusqu-au-30-septembre-2025
Sika Finance - Juillet 2022 URL : https://www.sikafinance.com/marches/cote-divoire-les-subventions-sur-les-hydrocarbures-atteignent-405-milliards-fcfa-a-fin-juin-2022_35478
RTI (Radio Télévision Ivoirienne) - Avril 2022 URL : https://www.rti.info/societe/10976
Boursorama - Historique Brent URL : https://www.boursorama.com/bourse/matieres-premieres/cours/8xBRN/
Prix du Baril (site spécialisé) URL : https://prixdubaril.com/comprendre-petrole-cours-industrie/70845-historique-prix-petrole.html

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