top of page

La santé mentale en Afrique de l'Ouest : une crise sanitaire silencieuse

Dernière mise à jour : 4 févr.


Santé mentale afrique

La santé mentale reste le parent pauvre des systèmes de santé en Afrique de l'Ouest, déjà bancal. Entre stigmatisation, manque de ressources et quasi-absence de politiques publiques, des millions de personnes souffrent en silence. La Côte d'Ivoire illustre parfaitement cette crise qui touche particulièrement les jeunes.


En Côte d'Ivoire, 22% de la population souffre de troubles mentaux selon le ministère de la Santé (2024), principalement d'anxiété et de dépression. Plus inquiétant encore, le pays détient le troisième taux le plus élevé de suicide en Afrique avec 23 cas pour 100 000 habitants.

Les jeunes de 20-29 ans représentent 28,7% des suicides, avec la dépression comme principal facteur (37,6% des cas). Chez les adolescents vivant avec le VIH, 34% présentent des troubles dépressifs ou anxieux.

Sur les 60 000 personnes suivies dans les structures psychiatriques conventionnelles, près de 90 000 autres se retrouvent dans 541 structures non conventionnelles - camps de prière chrétiens, centres de guérison traditionnels, centres roqya - souvent dans des conditions inhumaines.


Un système de santé défaillant ?

La pénurie de moyens est dramatique. L'Afrique compte en moyenne 0,1 psychiatre pour 100 000 personnes. L'Hôpital psychiatrique de Bingerville, seul centre public d'hospitalisation à Abidjan, ne dispose que de 5 psychiatres pour 20 000 consultations et près de 3 000 hospitalisations annuelles.

Le budget alloué ? Moins de 1% du budget de santé dans la plupart des pays ouest-africains, contre plusieurs centaines de dollars par habitant dans les pays développés. La pharmacie de Bingerville satisfait ses besoins à moins de 20%, et les bâtiments tombent en ruine.


La maladie mentale est souvent perçue comme une possession démoniaque de "djinn", mauvais sort ou de la sorcellerie. Cette stigmatisation pousse les familles vers des solutions traditionnelles ou religieuses plutôt que vers les soins psychiatriques.

Résultat : dans de nombreux villages, les malades mentaux sont enchaînés à des arbres pendant des semaines, voire des années. En ville, ils errent nus dans les rues, fouillant les poubelles, abandonnés de tous. Et dans les familles, ils sont ignorés ou abandonnés à eux-mêmes, par manque de moyens ou de solutions.


L'exemple inspirant de Grégoire Ahongbonon

Grégoire ahongbonon

Face à cette détresse, des initiatives citoyennes émergent. L'Association Saint-Camille-de-Lellis, fondée par le Béninois Grégoire Ahongbonon, constitue le plus vaste réseau non gouvernemental de soins psychiatriques en Afrique.

Ancien réparateur de pneus ayant lui-même souffert de dépression, Ahongbonon a créé en 1991 un réseau de 79 institutions (11 centres d'hospitalisation, 63 cliniques, 7 centres de réhabilitation) en Côte d'Ivoire, au Bénin et au Togo. En 30 ans, 140 000 personnes ont été soignées et réinsérées dans leurs communautés.

Son modèle : accueil, diagnostic psychiatrique, traitement, formation professionnelle, réintégration et suivi communautaire. Le tout financé uniquement par des dons, sans aide gouvernementale. En 2021, il a reçu le Prix de Genève pour les droits de l'homme en psychiatrie.


Une jeunesse qui se mobilise

De jeunes Ivoiriens brisent le tabou. Nourah Gbané, 22 ans, a créé l'ONG Together CI après avoir souffert de dépression. Elle sensibilise dans les écoles et sur les réseaux sociaux : "La dépression ce n'est pas de la folie, ce n'est pas de la sorcellerie. Il faut briser le silence."

Le sociologue Albert Yao explique : "Le citoyen ivoirien fait face à une très forte pression sociale : transport, cherté de la vie, chômage, désintégration familiale suite aux crises sociopolitiques."


Le gouvernement ivoirien a élaboré un Plan Stratégique National de Santé Mentale 2023-2025 avec l'OMS. L'Initiative Santé Mentale ADO Jeunes cible spécifiquement la prévention du suicide chez les adolescents.

Le projet CAMPPSY (2023) déploie des professionnels dans les camps de prière, créant des ponts entre médecine conventionnelle et structures traditionnelles. Une trentaine d'agents ont déjà aidé 104 personnes souffrant de troubles mentaux.

Parmi les réformes envisagées : recrutement de psychologues dans les hôpitaux publics, prise en charge par l'assurance maladie, et renforcement de l'approche communautaire pour lutter contre la stigmatisation. Malgré ces avancées, les obstacles restent immenses :

  • Budget toujours dérisoire (moins de 1% de la santé)

  • Pénurie critique de professionnels formés

  • Absence de données fiables sur la prévalence réelle

  • Accès géographique limité aux soins en zones rurales

  • Persistance de la stigmatisation et des pratiques inhumaines


Que faire alors ?

Pour transformer la situation, plusieurs actions urgentes s'imposent : augmenter drastiquement les budgets (passer à 5% minimum), former massivement les médecins et infirmiers, intégrer la santé mentale dans les soins primaires, mener des campagnes anti-stigmatisation, réguler les structures non conventionnelles, soutenir les ONG comme Saint-Camille, et créer des lignes d'écoute gratuites.


La santé mentale en Afrique de l'Ouest ne peut plus être ignorée. Avec 22% de la population ivoirienne affectée et le troisième taux de suicide d'Afrique, l'urgence est réelle. Entre croyances culturelles, ressources dérisoires et pratiques inhumaines, le tableau semble sombre.

Pourtant, l'exemple de Grégoire Ahongbonon qui a sauvé 140 000 vies, les initiatives de jeunes comme Nourah Gbané, et les premières politiques publiques montrent qu'un changement est possible. Comme le dit Ahongbonon : "Tant qu'il y aura un malade enchaîné, c'est toute l'humanité qui est enchaînée."

Il est temps de briser les chaînes - physiques et mentales - qui entravent des millions de personnes. La santé mentale n'est pas un luxe, c'est un droit humain fondamental.


Documentation : 

Commentaires


bottom of page