Côte d'Ivoire : 90% de la forêt a disparu en 60 ans
- acharleselioth
- 23 févr.
- 7 min de lecture

Dans les plantations de cacao de l'Ouest ivoirien, les cacaoyers poussent là où, il y a 20 ans, se dressaient des forêts géantes. Sur les routes, les camions surchargés de bois précieux filent vers les ports. Le parc national de la Marahoué ? Devenu un champ de cacao géant. Les forêts classées ? Vidées par les tronçonneuses. La Côte d'Ivoire détient surement le taux de déforestation le plus élevé d'Afrique.
De 16 millions à 2,97 millions d'hectares
Les chiffres qui tuent :
1900 : 16 millions d'hectares de forêts
1960 (indépendance) : 12 millions d'hectares
1986 : 7,85 millions d'hectares
1990 : 7,8 millions d'hectares — soit 24,36% du territoire
2000 : 5,1 millions d'hectares — soit 15,81% du territoire
2015 : 3,4 millions d'hectares — soit 10,56% du territoire
2020 : 2,97 millions d'hectares — soit 9,2% du territoire seulement
Bilan catastrophique : en 60 ans (1960-2020), 90% des forêts ont disparu. La Côte d'Ivoire a perdu 13,03 millions d'hectares (l'équivalent de toute la superficie du Malawi).
Vitesse de destruction :
1990-2000 : taux de déforestation de 4,32% par an
2000-2015 : taux de déforestation de 2,69% par an
1990-2015 : environ 300 000 hectares rasés chaque année (soit la surface du Luxembourg tous les 9 mois)
2019-2021 : ralentissement significatif à 26 000 hectares par an grâce aux nouvelles politiques
Projection 2035 : à ce rythme, il restera moins de 2 millions d'hectares de forêts, et plus aucune forêt dans le Sud du pays (hormis les aires ultra-protégées). La population, elle, atteindra 37 millions d'habitants contre 27 millions en 2021.
Le premier coupable : peut-être notre chocolat?
2,4 millions d'hectares de forêts sacrifiés pour le cacao
La Côte d'Ivoire produit 40% du cacao mondial; soit environ 2 millions de tonnes par an. Ce cacao génère 10% du PIB et représente 74% des revenus de millions de petits planteurs.
Mais ce succès économique a un prix environnemental colossal.
Les études scientifiques sont accablantes :
Entre 2001 et 2014 : près de 80% de la déforestation ivoirienne est causée par la culture du cacao
Entre 2000 et 2019 : 2,4 millions d'hectares de forêts ont été remplacés par des plantations de cacao (une surface presque égale au Rwanda).
Cela représente 45% de la déforestation et dégradation forestière totale du pays
Le cacao est responsable de 37,4% de la perte forestière dans les aires protégées
Dans certaines aires protégées : jusqu'à 80% de la surface est couverte de cacaoyers
Le mécanisme fatal
Pourquoi les planteurs détruisent-ils les forêts ?
Les sols forestiers sont plus fertiles : les forêts vierges donnent de meilleurs rendements (800-1000 kg/ha) que les vieux champs de cacao épuisés (300-500 kg/ha)
Cycle d'épuisement : après 5 à 10 ans d'exploitation intensive, les sols s'appauvrissent → les planteurs défrichent 2-3 hectares de forêt vierge pour replanter de nouveaux cacaoyers
Pauvreté extrême : les cultivateurs de cacao gagnent moins de 1 USD par jour; impossible d'investir dans l'intensification ou la réhabilitation des plantations vieillissantes
Cercle vicieux climatique : déforestation → baisse des précipitations → menace sur les rendements de cacao → besoin de défricher encore plus de forêts pour compenser
Résultat paradoxal : le secteur du cacao détruit l'environnement forestier dont il dépend pour sa survie.
Le deuxième coupable : l'exploitation forestière massive?
L'explosion des exportations de bois
Si le cacao occupe le devant de la scène, l'exploitation du bois a joué un rôle historique majeur dans la déforestation ivoirienne.
L'âge d'or du bois (1956-1980) :
1956 : 210 000 tonnes de bois exportées
1980 : 3 millions de tonnes exportées — soit une multiplication par 14 en 24 ans
Le bois était alors la 2ème source de devises du pays après le café-cacao
Le rôle des infrastructures forestières :
L'introduction du bulldozer et du camion-grumier dans les années 1960-1970 a permis d'atteindre des zones forestières jusque-là inaccessibles
Les pistes ouvertes pour évacuer les billes de bois ont servi de portes d'entrée pour les agriculteurs qui ont suivi les exploitants forestiers
Production officielle récente :
2005 : 1,3 million de m³ de bois d'œuvre et d'ébénisterie
2015 : 1,1 million de m³ — baisse liée à l'épuisement des ressources forestières
Le "sciage à façon" : une industrie parallèle gigantesque
Mais le véritable drame, c'est l'exploitation illégale artisanale, appelée "sciage à façon".
Chiffres vertigineux :
Production illégale estimée : près de 3 millions de m³ par an
Production légale vendue sur le marché domestique : seulement 75 000 m³ par an
Ratio : l'exploitation illégale produit 40 fois plus que le secteur légal domestique
Le mécanisme de la corruption :
Pots-de-vin à chaque étape : exploitation, transport, vente
Réseaux de criminalité organisée exploitant l'expansion agricole dans les forêts
Fonctionnaires corrompus acceptant des enveloppes pour fermer les yeux
Application quasi-nulle des lois forestières
Essences recherchées : Les bois précieux comme le teck, l'acajou, le framiré, l'iroko sont systématiquement pillés dans les forêts classées et parcs nationaux avant même l'installation des plantations de cacao.
L'occupation illégale massive des aires protégées
État des aires protégées en 2020-2021 :
Seulement 13,3% des forêts classées contiennent encore du couvert forestier
Seulement 32,2% des parcs nationaux et réserves ont encore des forêts
En 2015 : 80% de la superficie des forêts classées était occupée par des parcelles agricoles
50% de la superficie totale des forêts classées colonisée illégalement
Superficie concernée :
234 forêts classées couvrant 4,196 millions d'hectares (gérées par la Sodefor)
Environ 2 millions d'hectares occupés illégalement par l'agriculture et l'exploitation forestière
Cas emblématiques
Parc National du Mont Péko (34 000 hectares) :
Occupé illégalement dès 2002 au début de la crise politico-militaire
Expulsion forcée en juillet 2016 : des milliers de familles chassées sans plan d'accompagnement
Résultat : certains se sont réinstallés dans d'autres forêts classées (Goin-Débé, Cavally, etc.)
Forêt de Goin-Débé (133 000 hectares, région du Cavally) :
Gérée par seulement 10 agents de la Sodefor
Ratio impossible : 13 300 hectares par agent
Le problème structurel : manque de moyens
La Sodefor sous-dotée :
un peu plus de 380 agents pour surveiller 4,2 millions d'hectares de forêts classées
Ratio actuel : 11 000 hectares par agent
Ratio efficace nécessaire : 2 500 à 3 000 hectares par agent
Déficit : il manquerait environ 1 200 à 1 500 agents pour une surveillance efficace
Comparaison avec l'OIPR :
L'Office des Parcs et Réserves, avec 2,5 fois moins de personnel que la Sodefor, obtient de meilleurs résultats
Taux de déforestation dans les parcs nationaux 13 fois inférieur à celui des forêts classées (2000-2015)
Les conséquences dramatiques
Climat et émissions de carbone
En 2020 : la perte de 160 000 hectares de forêts naturelles a généré l'équivalent de 78 millions de tonnes de CO₂ — soit les émissions annuelles d'environ 17 millions de voitures.
Modifications climatiques locales :
Diminution drastique des précipitations dans les zones déforestées
Allongement des saisons sèches
Perturbation du régime des pluies menaçant... la cacaoculture elle-même
Biodiversité en danger critique
État de la faune :
La Côte d'Ivoire fait partie de la forêt dense humide de Haute Guinée, l'un des 34 hotspots de biodiversité mondiale
L'Inventaire Forestier et Faunique National 2019-2021 révèle un état fortement dégradé de la faune
Plusieurs espèces de mammifères, oiseaux et reptiles sont en danger critique d'extinction
Conséquences sociales
Expulsions forcées :
Des milliers de familles chassées des aires protégées sans préavis adéquat, sans indemnités, sans solutions de relogement
Crises humanitaires : familles sans abri, sans nourriture, enfants déscolarisés
Conflits fonciers et ethniques :
Tensions récurrentes entre autochtones et allochtones (notamment burkinabè)
Violences sporadiques liées aux litiges fonciers dans les zones forestières
Les tentatives de solutions
1. Interdiction du cacao des forêts classées (2025)
Mesure radicale annoncée en mars 2024 :
À partir de janvier 2025 : le cacao produit dans les forêts classées ne pourra plus être vendu à l'exportation
Peines d'emprisonnement prévues pour les cultivateurs contrevenants
Février 2025 : saisie record de 2 000 tonnes de cacao illégal au port d'Abidjan
Objectif 2029 : éliminer totalement le cacao illégal du circuit formel
2. Agroforesterie obligatoire (2024)
Nouvelle obligation imposée aux planteurs :
25 à 40 arbres par hectare obligatoires dans toutes les plantations de cacao
Distribution gratuite de 30 plants d'arbres par hectare en 2024
Essences recommandées : fraqué, framiré, tiama, niangon, anigré
Si quota non atteint : interdiction de commercialiser le cacao
Triple avantage :
Ombrage pour les cacaoyers (régulation climatique)
Revenus diversifiés (bois d'œuvre à maturité, fruits)
Restauration partielle du couvert forestier
3. Initiative Cacao et Forêts (ICF)
Lancée en novembre 2017 :
Partenariat entre 35 entreprises multinationales du cacao (Barry Callebaut, Cargill, Nestlé, Mars, etc.) et les gouvernements de Côte d'Ivoire et du Ghana
Objectif : zéro déforestation liée au cacao d'ici 2030
Résultats encourageants mais insuffisants :
Déforestation réduite de 300 000 hectares/an à 26 000 hectares/an entre 2015 et 2021 (baisse de 91%)
Mais 55% du cacao ivoirien reste intraçable (sources indirectes, intermédiaires opaques)
Seulement 72% des fournisseurs directs cartographiés — les sources indirectes restent invisibles
4. Objectif 20% de couverture forestière en 2030
Stratégie SPREF (février 2019) :
Objectif ambitieux : passer de 9,2% à 20% de couverture forestière d'ici 2030
Cela signifie restaurer 6,45 millions d'hectares — soit plus que doubler la surface actuelle
Budget : 940 millions d'euros sur 10 ans
Programme de reboisement massif prévu
Réaliste ? Pour atteindre cet objectif, il faudrait planter environ 350 000 hectares par an pendant 10 ans — un défi colossal.
5. Pression européenne : le règlement anti-déforestation (EUDR)
Nouvelle contrainte internationale :
L'Union européenne (qui achète 65% des exportations de cacao ivoirien) interdit désormais l'importation de cacao issu de terres déforestées
Obligation de traçabilité totale de la chaîne d'approvisionnement
Les entreprises doivent prouver que leur cacao est "deforestation-free"
Problème majeur : avec 55% du cacao intraçable, de nombreuses entreprises risquent de ne pas pouvoir se conformer et de perdre l'accès au marché européen.
Voici les 10 sources les plus importantes pour cet article sur la déforestation en Côte d'Ivoire :
Cuny P., Plancheron F., Bio A., Kouacou E., Morneau F., 2023. "La forêt et la faune de Côte d'Ivoire dans une situation alarmante – Synthèse des résultats de l'Inventaire forestier et faunique national." Bois et Forêts des Tropiques, vol. 355, mars 2023, p. 47-72
Ministère des Eaux et Forêts de Côte d'Ivoire, Communiqué de presse, 29 juin 2021
Kalischek, N. et al. "Cocoa plantations are associated with deforestation in Côte d'Ivoire and Ghana." Nature Food, mai 2023
Trase Earth. "Cocoa exports drive deforestation in Côte d'Ivoire - Insights." Novembre 2022
Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. "Les moteurs de la déforestation et de la dégradation des forêts en Côte d'Ivoire." 27 octobre 2016
Bureau National d'Études Techniques et de Développement. "Analyse qualitative des facteurs de déforestation et de dégradation des forêts en Côte d'Ivoire." Rapport final, 2016, 114 p.
Ministère des Eaux et Forêts. "Stratégie Nationale de Préservation, de Réhabilitation et d'Extension des Forêts." Février 2019, 52 p.
United States Department of Agriculture. "Cote d'Ivoire - Cocoa Sector Overview - 2025." FAS Abidjan/Accra
Agence Ecofin. "Côte d'Ivoire : le taux annuel de déforestation a reculé à 26 000 hectares entre 2019 et 2021 (exécutif)." Février 2022



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