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Saison des pluies 2026 : et si, cette année, nous décidions de ne plus enterrer nos morts ?

Dernière mise à jour : 4 mai

Tribune : La pluie, une bénédiction ou une malédiction ?


Chaque année, à la même période, nous ressortons les mêmes images, les mêmes titres, les mêmes bougies. Une maison effondrée à Attécoubé. Un enfant emporté dans un caniveau à Yopougon. Un quartier entier sous les eaux à Port-Bouët. Puis vient la phrase devenue rituelle : « Nos pensées vont aux familles. » Et la saison suivante, on recommence.


Cette année encore, la grande saison des pluies s'ouvre sur un chiffre que l'on devrait hurler avant de le murmurer : 26 décès en 2025, selon le ministère de l'Intérieur lui-même. Avant cela, 20 morts en 2024. 30 en 2023. 19 en 2022. Près d'une centaine de compatriotes perdus en quatre ans, pour un phénomène que nous voyons venir avec plusieurs mois d'avance. Autant l'écrire clairement : ce ne sont plus des catastrophes naturelles. Ce sont des catastrophes prévues.


Le climat change, nos excuses, non


La SODEXAM annonce pour 2026 un cumul pluviométrique pouvant atteindre 1 500 mm, avec une grande saison qui court de mai à juillet et une petite saison d'octobre-novembre. Les précipitations seront au minimum normales, probablement excédentaires sur le littoral.


Traduction : il va beaucoup pleuvoir sur Abidjan, sur San Pedro, sur la Mé, sur le Sud-Comoé. Comme l'an dernier. Comme il y a deux ans. Comme il y a cinq ans.

La nouveauté climatique, à l'échelle d'une génération, c'est l'intensité et l'imprévisibilité. Sur ce point, nous partageons la condition de tout le Golfe de Guinée. Mais cessons de nous cacher derrière le dérèglement climatique pour excuser nos propres défaillances. Le climat fait tomber l'eau. Ce n'est pas le climat qui construit des maisons au fond d'un bassin d'orage. Ce n'est pas le climat qui jette des sachets plastiques dans un caniveau. Ce n'est pas le climat qui délivre des permis de construire dans des zones rouges. Nos morts ne sont pas dus à la pluie. Ils sont dus à la manière dont nous l'avons laissée devenir meurtrière.


Ce que fait le gouvernement, ce qu'il ne fait pas (encore)



Soyons justes : l'exécutif bouge. Le 2 avril 2026, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a présidé une réunion interministérielle dédiée à la saison. Le 14 avril, le Comité interministériel de gestion des catastrophes, piloté par le ministre de l'Intérieur Vagondo Diomandé, a validé un plan en trois phases : sensibilisation, déguerpissement des zones à risque, pré-positionnement des moyens opérationnels. Le ministre de l'Environnement, Abou Bamba, a annoncé un durcissement sur les sachets plastiques, accusés à juste titre de boucher tout ce qu'ils touchent. Le Projet d'assainissement et de résilience urbaine (PARU), financé à hauteur de 315 millions de dollars par la Banque mondiale, avance sur Cocody-Riviera, Yopougon-Maroc et Abobo, avec des taux d'exécution désormais proches de 90 % sur plusieurs ouvrages. Tout cela est réel, et nécessaire. Mais nous devons avoir le courage de dire ce qui ne suffira pas.


Premièrement, le déguerpissement sans relogement n'est pas une politique, c'est un déplacement de la tragédie. Aussi longtemps que l'accès au logement décent restera hors de portée d'une majorité d'Abidjanais, les zones non constructibles se repeupleront dans les semaines qui suivent chaque opération. On ne lutte pas contre la pauvreté avec un bulldozer.


Deuxièmement, la sensibilisation ne peut pas rester un spot radio de deux semaines. Demander à un habitant d'Anyama de « quitter sa zone à risque » sans lui dire où aller, comment, avec quels moyens et vers quel quartier, ce n'est pas de la prévention, c'est un vœu pieux couché sur communiqué.


Troisièmement, nous n'avons toujours pas de système d'alerte précoce grand public digne de ce nom. Quand la SODEXAM passe en vigilance jaune ou orange, combien d'Abidjanais reçoivent l'alerte sur leur téléphone ? Combien de mairies font retentir une sirène, diffusent un message, activent un plan d'évacuation ? Le pays qui a réussi l'opération « Côte d'Ivoire 2.0 », le mobile money à grande échelle et la dématérialisation fiscale ne peut pas nous faire croire qu'il est incapable d'envoyer un SMS massif avant une pluie diluvienne.


Ce qu'il faut faire cette année (2026)



  1. Transformer l'alerte météo en service public de masse. Un partenariat contraignant entre la SODEXAM, l'ARTCI et les opérateurs mobiles pour un SMS géolocalisé automatique à chaque vigilance orange ou rouge. C'est techniquement faisable. Il manque la décision politique.


  2. Publier une carte officielle et publique des zones à risque, commune par commune. Pas une liste floue. Une carte, consultable en ligne, gravée dans l'urbanisme. Avec interdiction formelle et opposable de délivrer le moindre permis de construire dessus, et sanctions pénales pour les agents qui contourneraient la règle.


  3. Conditionner chaque déguerpissement à une solution de relogement documentée. Pas de bulldozer sans clé d'appartement ou lieu de relocalisation. Cela suppose d'accélérer massivement le programme présidentiel de logements sociaux, et d'en faire une priorité budgétaire aussi visible que les infrastructures routières.


  4. Armer le citoyen par des textes de loi, lui permettant ainsi de devenir le premier responsable de son cadre de vie. En français facile, je peux par une photo et un message ou encore par un appel, signaler une personne qui dégrade l'environnement en y jetant une bouteille ou autre objet ou faisant un acte prohibé.


  5. Rendre le civisme concret, pas moralisateur. Arrêter les campagnes culpabilisantes sur « ne jetez pas vos ordures » tant que le ramassage des déchets reste défaillant dans la moitié des quartiers concernés. Le civisme suppose la réciprocité : l'État fournit le service, le citoyen respecte la règle. Tant que l'équation est bancale, la leçon de morale le sera aussi.


La vraie question politique


On nous parlera, dans les prochaines semaines, de pluies exceptionnelles, de cumuls historiques, de phénomènes imprévisibles. Il faudra refuser ce vocabulaire.


Nous discutons de transformation structurelle, de PND 2026-2030, de souveraineté énergétique, d'hubs continentaux. Cette ambition est légitime. Elle devient indécente si elle ne protège pas d'abord les plus vulnérables de nos concitoyens contre une pluie annoncée.


Zéro mort à la saison des pluies 2026 : voilà un objectif chiffré, mesurable, vérifiable. Un objectif sur lequel nous avons le droit, nous citoyens, de juger l'État en fin d'année.


Et sur lequel l'État a le devoir, pour une fois, d'être jugé sur ses résultats — pas sur ses réunions. La pluie, disait-on autrefois chez nous, est une bénédiction du ciel. Elle le redeviendra le jour où nous aurons enfin décidé qu'elle ne devait plus nous faire pleurer.

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