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Education - Quand l'éducation devient un luxe


"La rentrée scolaire est une période très épouvantable pour nous parents"

, se lamente Doumbia Losseni, père de sept enfants à Abidjan. Son témoignage résume le calvaire de millions de familles ivoiriennes chaque septembre. Entre écoles publiques surpeuplées et écoles privées inabordables, scolariser ses enfants relève du parcours du combattant.


L'échec des écoles publiques : surpeuplement et conditions inhumaines

Sur les 4,4 millions d'écoliers en Côte d'Ivoire (2023-2024), 79% fréquentent les écoles publiques. Mais dans quelles conditions ? Les salles de classe accueillent régulièrement 80 à 100 élèves.


Le pays compte seulement 14 874 écoles primaires publiques et 6 272 établissements secondaires publics pour une population galopante. En 2008-2009, il y avait un déficit de 6 000 enseignants. La situation ne s'est guère améliorée.


Lago Pierre, professeur :

"La formation est au rabais à cause du surpeuplement." Les enseignants font moins d'évaluations en raison du nombre de copies. "Il est impossible de faire participer tous les élèves. Certains, lents à la compréhension, sont à la traîne."

Certains élèves prennent les cours debout faute de bancs. D'autres parcourent 5 km pour rejoindre l'école publique la plus proche. Kouassi Grâce, élève en 4ème :

"J'arrive souvent en retard, lorsque le premier cours est presque terminé."

Des frais qui s'accumulent?

Officiellement, les inscriptions au primaire sont gratuites. Au secondaire, les frais officiels sont de 6 000 FCFA. Mais la réalité est tout autre. Les cotisations COGES, censées être plafonnées à 3 000 FCFA au primaire et 5 000 FCFA au secondaire, sont souvent bien supérieures. Un parent témoigne avoir payé 10 800 FCFA de frais annexes, dénonçant

"les abus". "On parle de l'école gratuite, mais dans la réalité, elle ne l'est pas", résume un parent. Plus de la moitié des parents ne sont pas sûrs de pouvoir scolariser leurs enfants chaque année (UNICEF). En Côte d'Ivoire, 55% de la population de 6 à 17 ans est en dehors de l'école.


Une alternative qui coûte une fortune

Pour les écoles privées ivoiriennes, les frais en 6ème oscillent entre 100 000 et 135 000 FCFA, plus 35 000 à 65 000 FCFA de droits d'inscription.

Pour les écoles maternelles privées, comptez 300 000 - 500 000 par enfant, dans les zones de Cocody et Marcory et comptez au moins 55 000 FCFA dans les quartiers populaires. Les écoles françaises d'Abidjan pratiquent des tarifs stratosphériques :

  • Maternelle & Primaire : 1,2 à 2,5 millions FCFA/an (1 800€ à 3 800€)

  • Collège & Lycée : 1,5 à 3,5 millions FCFA/an (2 300€ à 5 300€)

  • Droits d'inscription : 150 000 à 400 000 FCFA

  • Frais annexes : cantine, transport, examens (20 000 à 80 000 FCFA)

Le Lycée Jean Mermoz compte autour de 2 395 élèves avec 35 % d’élèves français, 31 % d’Ivoiriens et 33 % d’autres nationalités. Ces établissements sont devenus le refuge de l'élite ivoirienne.


Même en payant cher, les parents ne sont pas assurés d'une bonne éducation. Les écoles privées ivoiriennes rencontrent aussi "beaucoup de difficultés". Les effectifs peuvent atteindre 40 à 50 élèves, pour des salles coincées, non aérées, "ce qui baisse la qualité de l'enseignement."


La détresse des parents : témoignages

"Rien n'a baissé, au contraire tout a augmenté. Chaque enfant coûte au moins le double de l'année précédente. L'année dernière j'avais payé 150 000 FCFA, cette année c'est 230 000 FCFA", témoigne un parent.

Rappel : le SMIG est à 75 000 FCFA. Le salaire maximum d'un journalier en zone industrielle est de 57 000 FCFA. Comment payer 80 000 FCFA de scolarité et vivre même à deux ? "Des parents se voient contraints de recourir aux crédits informels pour assurer le minimum." Cette dette pèse lourd sur des familles déjà fragilisées.


Certains parents doivent choisir : quel enfant scolariser ? Souvent, les filles sont sacrifiées. "On considère qu'elles sont des étrangères et quand elles vont se marier, elles iront chez leur mari."

D'autres enfants abandonnent l'école. Un jeune témoigne que son camarade "avait quitté l'école pour travailler dans un garage avec son oncle. En voyant qu'il pouvait gagner de l'argent, il a décidé d'abandonner ses études."

Pire encore : une enquête d'ECPAT France en 2020 révèle que "c'est principalement la prostitution de survie qui permet aux mineurs scolarisés de couvrir leurs frais de scolarité" en Côte d'Ivoire ou d’obtenir de bonnes notes. Près d'un enfant de 6 à 11 ans sur deux ne va pas à l'école en Côte d'Ivoire, avec un écart prononcé entre urbain (48%) et rural (66%).


Élèves affectés au privé : un système perverti

L'État verse une subvention de 120 000 FCFA par enfant affecté au privé. Ces élèves devraient payer seulement 6 000 FCFA comme dans le public.

Mais sur le terrain, les établissements privés continuent de faire payer les parents, parfois même plus cher. Un parent dénonce : "La prise en charge de l'État couvre totalement la scolarité. Mais on demande quand même de payer les frais d'inscription."


Contrairement aux apparences, même les familles dites aisées rencontrent des difficultés. Les places dans les meilleures écoles privées comme publiques sont limitées et les inscriptions doivent être anticipées dès janvier pour espérer une place, qui "se remplissent en moins de deux mois."

Le système éducatif crée deux vitesses : d'un côté une élite dans les écoles françaises avec 25 élèves par classe climatisée ; de l'autre, une majorité condamnée au surpeuplement et parfois à l'abandon scolaire.


Le stress permanent

Chaque rentrée devient un traumatisme. Les parents doivent jongler entre "hausse des prix du matériel et frais d'inscription élevés", faisant de la rentrée "un véritable casse-tête financier"." À l'intérieur du pays, par exemple, quand il fait chaud, certains enfants s'évanouissent dans les classes surpeuplées sans ventilation. À Yopougon, des enfants arrivent à l'école le ventre vide. Certains enseignants se retrouvent à acheter du pain ou des gâteaux pour calmer les pleurs d'élèves du primaire sous-alimentés. Cette injustice mine la cohésion sociale. Les enfants des familles modestes comprennent très tôt qu'ils n'auront pas les mêmes chances. Les parents d'élèves réclament :

  • Contrôle strict des frais annexes et utilisation transparente des fonds

  • Reversement à temps des fonds COGES et des subventions au privé

  • Investissements massifs dans les infrastructures et le recrutement

  • Une vraie gratuité, pas seulement sur le papier

  • Fin des manuels qui changent chaque année, obligeant à tout racheter


Une bombe à retardement

La crise de la scolarité en Côte d'Ivoire est une bombe sociale. Quand 55% des enfants de 6 à 17 ans sont hors de l'école, quand des parents s'endettent ou vendent leurs biens pour scolariser leurs enfants, quand des mineurs se prostituent pour payer leurs frais, c'est toute une société qui vacille.

Près d'un enfant de 6 à 11 ans sur deux ne va pas à l'école. Ces millions d'enfants privés d'éducation représentent autant de futures bombes : délinquance juvénile, chômage structurel, perpétuation de la pauvreté.

Le budget éducation insuffisant, avec 42% des Ivoiriens âgés de 0 à 14 ans et 59% de la population vivant dans la pauvreté, la situation exige une mobilisation nationale.

Le slogan "Soyons des citoyens responsables pour une école de qualité" sonne creux quand les écoles publiques entassent 100 élèves sans eau ni sanitaires, et que les écoles privées pratiquent des tarifs prohibitifs.

Doumbia Losseni, Fané Kadidjatou, Seydou Ouédraogo, et des millions d'autres parents ne demandent qu'une chose : scolariser leurs enfants sans se ruiner, sans s'endetter, sans sacrifier leur dignité.

L'éducation n'est pas un privilège, c'est un droit fondamental. Tant que ce droit ne sera pas garanti à tous les enfants ivoiriens, la Côte d'Ivoire hypothèque son avenir et trahit sa jeunesse.

Sources : 

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