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Côte d'Ivoire - Prostitution digitale


Femme aux cheveux bouclés et pull jaune fait un signe de silence avec l'index sur ses lèvres. Fond rouge, ongles longs rouges. Mots non visibles.

À Abidjan, à Yamoussoukro, à Korhogo comme dans les villages miniers du Nord, le commerce du sexe n'est plus ce qu'il était. Fini le temps des trottoirs de la rue Princesse à Yopougon ou de Marcory Zone 4.

En 2025, la prostitution s'est digitalisée et s'affiche désormais à portée de clic sur nos smartphones. Sur Locanto.ci, Jedolo.com, Bizi24.com, Vibrasca.com ou dans des groupes WhatsApp et Telegram, des milliers d'annonces défilent quotidiennement. Ce qui était autrefois tabou est devenu routine : "gérer le bizi" (le business du sexe) est entré dans les mœurs ivoiriennes avec une banalisation qui alarme. Derrière cette normalisation se cache une véritable crise sociale dont les premières victimes sont les jeunes filles, et dans une moindre mesure, les jeunes hommes.


Une industrie en ligne florissante

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Sur Locanto Côte d'Ivoire, plus de 1 000 annonces de "rencontres" sont disponibles à tout moment, dont la majorité concerne des "rencontres occasionnelles". Le site affiche plus de 21 000 petites annonces rien qu'à Abidjan. Bizi24.com, qui se présente comme le "N°1 des annonces de Bizi, rencontres rapides et locales", comptabilise 1 843 annonces actives de rencontres, massages et produits adultes.

Jedolo.com, Vibrasca, Xpiment... la liste des plateformes s'allonge chaque mois. Ces sites d'annonces ont transformé le paysage de la prostitution en Côte d'Ivoire.

Comme le constate une enquête de KOACI en 2023 : "Locanto.ci, jedolo.com, ces sites internet d'annonce sont devenus de puissants canaux du commerce du sexe. À ces canaux s'ajoutent des groupes WhatsApp, Telegram où l'on peut trouver des numéros." La facilité d'accès est déconcertante. Une simple recherche, quelques clics, et le contact est établi. Plus besoin de se rendre dans les quartiers chauds traditionnels. Le sexe se commande désormais comme un service de livraison, dans la discrétion totale des applications mobiles.


9 211 prostituées officielles

Selon les estimations officielles de 2014, la Côte d'Ivoire comptait 9 211 prostituées. Un chiffre qui paraît dérisoire face à l'ampleur du phénomène digital actuel. En réalité, avec l'explosion des plateformes en ligne et la banalisation du "bizi", le nombre réel pourrait être au moins 10 fois supérieur.

Dans la capitale économique Abidjan, la plupart des prostituées venaient encore du Ghana, du Nigéria, du Togo, du Mali ou encore du Sénégal. Mais depuis les années 2000, les Ivoiriennes ont massivement rejoint ce commerce. Human Rights Watch a documenté qu'au moins 100 Nigérianes travaillent comme prostituées dans seulement deux petites villes du centre du pays d'environ 40 000 et 50 000 habitants.

La prostitution étant légale en Côte d'Ivoire (seules les activités connexes comme le proxénétisme et la gestion de bordels sont illégales), cette zone grise juridique facilite l'expansion incontrôlée du phénomène.


Des jeunes filles de plus en plus jeunes

L'âge des "géreuses de bizi" est alarmant. Majoritairement dans la vingtaine, beaucoup n'hésitent pas à abandonner l'école pour "se chercher" comme elles le disent. Mais une enquête de KOACI révèle un détail glaçant : "À notre surprise, nous trouvons, dans un appartement qu'elles louaient à quatre, des jeunes filles de moins de 18 ans. Celle avec qui nous avons échangé a, à peine 14 ans, alors que sur le site d'annonce, elle affirmait avoir 20 ans."

À Yamoussoukro, la capitale politique, le constat est identique : "Des gamines (16 ans et même moins) jouent à ce jeu en défiant les rues", rapporte Abidjan.net. Dans le Nord ivoirien, à Gbini notamment, des témoins affirment voir "des filles de tous âges", certaines n'ayant que 9 ans selon certaines sources.

Cette prostitution des mineures est facilitée par la facilité de mentir sur son âge en ligne. Pas de vérification d'identité, pas de contrôle : n'importe quelle adolescente peut créer un profil et proposer ses services.


Entre misère et exploitation

Les prix pratiqués révèlent l'ampleur de l'exploitation et les disparités du marché. Pour une prestation de base, les tarifs oscillent entre 5 000 et 10 000 FCFA (7,60 à 15 euros) dans les quartiers populaires. "Pour un montant de 5 000 FCFA, le client est intégré à un groupe WhatsApp où il a droit à certains avantages. Dans la semaine qui suit son abonnement, des filles lui sont proposées gratuitement pour 'passer du bon temps'", explique Lala, 25 ans, une "géreuse de bizi" interrogée par 7info.

Mais l'enquête de KOACI révèle des pratiques encore plus désolantes : "Prête à nous recevoir chez elle dans son appartement de Yopougon, pour une somme qui commence par 10 000 FCFA. Selon la durée, le montant augmentait et pour passer la nuit avec elle, les montant avoisine les 20 à 30 mille francs FCFA."

Dans le Nord, à Gbini, village minier, les tarifs chutent à 1 000 FCFA (1,50 euro) la passe. Les victimes nigérianes de traite documentées par Human Rights Watch reçoivent 1 000 FCFA par acte, ou 5 000 FCFA pour passer toute la nuit — après avoir dû rembourser une "dette" fictive de 1,5 à 2 millions FCFA (2 300 à 3 000 euros) à leurs trafiquants.

À l'autre extrême, les Marocaines et asiatiques, très prisées à Abidjan, proposent les tarifs les plus élevés de la capitale, pouvant atteindre plusieurs centaines de milliers de francs pour une nuit.


Les hommes aussi...

Bien que moins médiatisée, la prostitution masculine existe bel et bien en Côte d'Ivoire. Comme le mentionne l'enquête de KOACI : "On y trouve tout. Des jeunes filles souvent des mineures, des hommes, et même des couples ont trouvé un lieu de prédilection pour le commerce du sexe, Internet."

Les plateformes comme Locanto proposent des catégories dédiées : "Homme cherche homme", "Transsexuel cherche homme", attestant de cette diversité. Les jeunes hommes en situation de précarité, notamment des étudiants, se prostituent occasionnellement pour financer leurs études ou leur train de vie.

Selon les estimations internationales, la prostitution masculine représenterait environ 10 à 15% du total des travailleurs du sexe en Afrique subsaharienne. En Côte d'Ivoire, bien que les chiffres précis manquent, les annonces masculines sur les plateformes digitales se comptent par centaines. Les clients sont majoritairement d'autres hommes, mais aussi des femmes d'affaires ou des touristes.

Cette double stigmatisation, celle liée à la prostitution et celle liée à l'homosexualité dans une société encore conservatrice, rend ces hommes particulièrement vulnérables et invisibles aux yeux des autorités.


Du recrutement 2.0 à l'exploitation

L'organisation s'est professionnalisée. En 2019, la Brigade Mondaine d'Abidjan a démantelé un réseau dirigé par deux femmes, Kouassi Christiane, 35 ans, et N'guessan Adjoua Geneviève, 24 ans. Leur mode opératoire illustre la nouvelle face de l'exploitation : "Principalement actives sur Facebook, elles envoient régulièrement des invitations à de jeunes filles répondant à leurs critères."

Elles louaient une résidence meublée à Cocody-Angré pour 25 000 FCFA par jour et promettaient aux filles 10 000 FCFA par jour "quelque soit le nombre de clients satisfaits"; alors qu'elles promettaient parfois jusqu'à 100 000 FCFA pour attirer les candidates. Une des victimes, âgée de 19 ans, avait été recrutée à Bouaké pour être livrée à la prostitution à Abidjan.

Valérie, une étudiante rencontrée par LeBabi.net, décrit un système encore plus structuré : "Nous travaillons avec un staff bien organisé. Celui qui joue le rôle de manager, un autre pour notre sécurité et je suis en relation avec ceux qu'on appelle les 'djôsseurs de namans' qui ont pour rôle de donner nos facebook ou photos torrides à des potentiels clients."


Une industrie de plusieurs milliards

À l'échelle mondiale, l'industrie du sexe génère 186 milliards de dollars (environ 146 milliards d'euros) par an. En Afrique, bien que les données complètes manquent, l'industrie représente des sommes considérables.

En Côte d'Ivoire, impossible d'obtenir des chiffres officiels précis sur le chiffre d'affaires de cette économie souterraine. Mais en extrapolant à partir des données disponibles : avec au moins 9 211 prostituées officielles (chiffre largement sous-estimé) travaillant en moyenne 20 jours par mois et recevant 3 à 5 clients par jour à 10 000 FCFA en moyenne, le secteur générerait au minimum 5,5 à 9,2 milliards FCFA par an (8,4 à 14 millions d'euros) et probablement bien davantage avec l'explosion du digital.

Pour comparaison, une travailleuse du sexe en Ouganda peut gagner environ 1,5 million de shillings (439 euros) par mois, soit l'équivalent du salaire annuel d'un enseignant du secondaire. Valérie témoigne qu'à Abidjan, grâce au "Bizi", elle peut vivre dans un appartement huppé et s'offrir des vêtements de luxe, des mèches humaines des dépenses inaccessibles avec un salaire de fonctionnaire.

Les proxénètes et gestionnaires de plateformes en ligne empochent une part substantielle de ces revenus, créant une véritable industrie parallèle qui échappe totalement à l'impôt.


Les conséquences dramatiques

Les dangers sont multiples. "L'une de nos devancières s'était faite embarquer par un client cossu qui lui a fait une proposition très indécente", raconte Valérie sans oser préciser l'issue. Les violences, agressions, enlèvements et même meurtres ne sont pas rares.

Les conséquences sanitaires sont alarmantes. Human Rights Watch documente que certaines victimes nigérianes ont des rapports sexuels avec jusqu'à 30 hommes par nuit. Dans le Nord, à Gbini, un témoin rapporte : "Pour supporter la douleur, ces gamines se voient obligées de se droguer. Le milieu est une jungle qui ne fait pas cadeau. Le risque est grand."

L'infection au VIH reste un fléau majeur. Bien que les données spécifiques à la Côte d'Ivoire manquent, dans les pays voisins, le taux de prévalence du VIH chez les professionnelles du sexe atteint 20% au Tchad.

Les traumatismes psychologiques sont dévastateurs : isolement social, stigmatisation, honte, dépression. À Yamoussoukro, une jeune fille témoigne de manière résignée : "Nous ne pouvons faire autrement."


L'impuissance des autorités

La Brigade Mondaine constate que "aujourd'hui c'est la tendance; vu que dans les rues, les racoleuses sont incessamment traquées." Les prostituées ont simplement migré vers le digital, rendant leur surveillance quasi impossible.

Les responsables des sites de rencontres, contactés par KOACI, "mentionnent dans la confidentialité qu'ils ne sont pas responsables de ce qui est posté sur leurs plateformes." Une déresponsabilisation totale qui laisse le champ libre à tous les abus.

Les forces de l'ordre ne sont pas en reste. Human Rights Watch rapporte que "les travailleuses du sexe signalent que les forces de l'ordre sont corrompues. La police harcèle parfois les travailleuses du sexe et exige des pots-de-vin ou des faveurs sexuelles."

Un administrateur civil en service à Korhogo "se dit outré par la passivité avec laquelle le pouvoir public laisse prospérer le phénomène dans le nord ivoirien."

Les questions restent sans réponse : "Les autorités ivoiriennes, sont-elles informées de ce nouveau commerce du sexe qui se fait sur Internet et qui a des conséquences très désastreuses sur la jeunesse ivoirienne ? Qu'est-ce qui est mis en œuvre pour contrôler cette dérive et cette dépravation des mœurs sur Internet ?"


Quand la prostitution devient routine : le naufrage d'une société

Le plus inquiétant n'est peut-être pas l'ampleur du phénomène, mais sa banalisation. À Yamoussoukro, un témoin affirme : "La vie ici se résume au sexe." À Gbini, village minier du Nord, le président des jeunes constate résigné : "Le sexe court à grande vitesse, faisant fric, fortune et victimes sur son chemin."

Beaucoup de ces jeunes filles entrent dans ce milieu avec l'intention d'en ressortir une fois leur situation financière améliorée, "mais c'est sans compter avec le goût du gain facile qui s'installe à la longue." Certaines espèrent même "gagner un jour l'occident où elles se feront une place dans le monde de l'industrie pornographique", une illusion cruelle qui cache la réalité de la traite et de l'esclavage sexuel qui les attend en Europe.

Le phénomène du "Bizi" sur Internet "prend de plus en plus de l'ampleur et c'est inquiétant", conclut KOACI. Une génération entière sacrifie son avenir, sa santé, sa dignité sur l'autel du matérialisme et du gain facile. Dans un pays où 37,5% de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2021, la prostitution digitale n'est pas un choix libre mais le symptôme d'une faillite collective.

Entre l'absence de perspectives économiques, la pression consumériste véhiculée par les réseaux sociaux, le vide juridique et l'inaction des autorités, la Côte d'Ivoire voit sa jeunesse se transformer en marchandise sexuelle accessible en quelques clics. Ce qui était jadis tabou est devenu routine. Et c'est peut-être là le drame le plus profond : l'acceptation silencieuse d'une société qui a cessé de s'indigner.

Sources :

  • Wikipédia - Prostitution en Côte d'Ivoire (données consolidées 2025)

  • KOACI - "Gérer Bizi" : enquête sur la prostitution digitale 2023

  • 7info - Prostitution sur les réseaux sociaux en Côte d'Ivoire 2022

  • LeBabi.net - La prostitution s'organise sur les réseaux sociaux

  • Locanto.ci, Jedolo.com, Bizi24.com - Plateformes d'annonces (consultation 2025)

  • Human Rights Watch - Traite à des fins de prostitution Nigeria-Côte d'Ivoire 2010

  • Abidjan.net - Prostitution à Yamoussoukro 2009

  • Le Méridien - Prostitution dans le Nord de la Côte d'Ivoire 2023

  • Pulse Côte d'Ivoire - Pays d'Afrique de l'Ouest où la prostitution est légale 2025

  • Vibrasca Blog - Top 4 des meilleurs sites de Bizi en Côte d'Ivoire 2025

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