La dépigmentation en Côte d'Ivoire : un business juteux.
- acharleselioth
- 9 févr.
- 6 min de lecture

"Le blanchiment de la peau rapporte des milliards et concurrence le marché de la drogue" - Catherine Tetteh, ONG Melanin Foundation
En Côte d'Ivoire, 60% des femmes se dépigmentent la peau (ONG Christ en Mouvement). À Abidjan, ce chiffre atteint 53% des femmes de 15 à 45 ans. Derrière ces statistiques alarmantes se cache une véritable industrie qui génère des centaines de milliards de FCFA, au mépris de la santé de millions de personnes.
Une industrie locale qui pèse des milliards
La Côte d'Ivoire abrite depuis les années 1980 des géants de l'industrie cosmétique qui se sont spécialisés, entre autres, dans les produits éclaircissants. Trois entreprises dominent le marché :
La Nouvelle Parfumerie Gandour (NPG) - 900 tonnes de produits cosmétiques produites quotidiennement dans son usine d'Abidjan. Ses marques stars : Carotone, UB et Bronztone. Chiffre d'affaires : plus de 120 milliards de FCFA (180 millions d'euros).
La Société Ivoirienne de Parfumerie (SIVOP) - Plus de 200 gammes de produits avec des filiales au Sénégal, en RDC, au Congo et au Ghana. Son produit star : Clair-Liss. De 1,25 milliard de FCFA en 2015, SIVOP dépasse aujourd'hui 120 milliards de FCFA de chiffre d'affaires.
Dream Cosmetics - Troisième géant qui complète ce trio dominant le marché ouest-africain.
Ces entreprises ont un rayonnement sous-régional et continental, avec des unités au Cameroun, au Gabon et en RDC. La Côte d'Ivoire est devenue la plateforme de référence pour les exportations de cosmétiques en Afrique de l'Ouest.
Au-delà des géants, de jeunes entreprises émergent, comme Kaera Cosmetics qui produit 120 tonnes de cosmétiques par jour. Le marché ivoirien est littéralement envahi par ces produits. "Chaque quartier ou sous-quartier d'Abidjan compte une boutique, un magasin ou une table où l'on peut se procurer des produits éclaircissants", témoigne un commerçant. Les marques pullulent : Body White, Topicream, 7 jours, Caroskin, Citroderm, Belpo, Clair Liss, Clarea, Peau Claire...
"Chaque quartier d'Abidjan compte une boutique où l'on peut se procurer des produits éclaircissants", témoigne un commerçant.
Un vendeur au marché Gouro d'Adjamé confie : "Les produits cosmétiques marchent et rapportent de l'argent, surtout les décapants. J'ai 22 ans et ma mère a commencé ce commerce avant ma naissance."
Un autre commerçant : "La vente de ces produits m'a permis d'avoir plusieurs réalisations en Côte d'Ivoire et au Mali où j'ai également un magasin."
Les géants internationaux ne sont pas en reste. L'Oréal, Procter & Gamble et Unilever se sont établis comme leaders dans l'industrie de la beauté africaine, proposant également des produits éclaircissants "adaptés aux besoins locaux."
Le poids économique d'une industrie toxique
Le professeur Joseph Elidjé Ecra, du CHU de Treichville, a dénoncé "le poids économique des industries cosmétiques" en Côte d'Ivoire. L'ONG Melanin Foundation va plus loin : "Des usines entières au Togo, en Côte d'Ivoire, au Nigeria, en Afrique du Sud fabriquent des produits blanchissants." Quelques chiffres :
SIVOP : de 1,25 milliard (2015) à 120 milliards de FCFA aujourd'hui
NPG : plus de 120 milliards de FCFA
Production quotidienne : 900 tonnes pour NPG, 120 tonnes pour Kaera
Marché total : plusieurs centaines de milliards de FCFA annuels
Catherine Tetteh, ONG Melanin Foundation : "Des usines entières au Togo, en Côte d'Ivoire, au Nigeria, en Afrique du Sud fabriquent des produits blanchissants."
Malgré un décret de 2015 interdisant les produits contenant du mercure, corticoïdes, vitamine A ou hydroquinone au-delà de 2%, ces substances continuent d'être vendues librement. Une étude révèle que 7 pharmacies sur 10 vendent des produits éclaircissants. Certaines crèmes ivoiriennes, comme Skin Light, contiennent jusqu'à 6 % d'hydroquinone — soit trois fois la dose autorisée aux États-Unis.
Un désastre sanitaire documenté
Le Dr Christian Doudouko, cadre à la direction nationale de la pharmacie, confirme : "La proportion de personnes ayant des effets secondaires du fait de l'utilisation de ces médicaments est vraiment élevée." L'étude du CHU de Treichville révèle un paradoxe déchirant : 87,5% des femmes interrogées affirment avoir déjà entendu parler des conséquences néfastes de la dépigmentation. Pourtant, elles continuent.
Plus tragique encore, les trois quarts des femmes hospitalisées pour complications avouent regretter de s'être dépigmentées, la plupart à cause de dermatoses qui altèrent leur apparence - l'effet inverse du but recherché.
Les motivations : une construction industrielle
55% des patientes ont entendu parler des produits dans les médias audiovisuels (publicités). 15% par une amie utilisatrice. "Les publicités pour les produits censés blanchir la peau fleurissent dans les rues d'Abidjan", constate l'AFP, malgré l'interdiction gouvernementale.
Des célébrités comme la chanteuse Dencia (Camerounaise) qui a lancé Whitenicious deviennent ambassadrices. Elle confie : "Plus on en parle, plus mes ventes explosent."
Le décret de 2015 interdisant les substances dangereuses reste lettre morte. Catherine Tetteh : "Cela n'a rien changé ! Le blanchiment rapporte des milliards et concurrence le marché de la drogue."
Les produits continuent d'affluer : fabrication locale, importations du Ghana, Togo, Dubaï, Nigeria... Certains produits affichent "sans hydroquinone" alors qu'ils en contiennent à des doses 3 fois supérieures à celle autorisée aux États-Unis.
Le conflit d'intérêts : santé vs. profit
La Côte d'Ivoire fait face à un dilemme. D'un côté, un problème de santé publique touchant 60% des femmes. De l'autre, une industrie qui :
Génère des centaines de milliards de FCFA
Emploie des milliers de personnes
Contribue aux exportations
Place la Côte d'Ivoire comme leader sous-régional
Lazard Koly : "Il sera difficile d'éradiquer le phénomène tant ce commerce est profitable à plusieurs personnes." Un décret... sans moyens d'application. Les grandes entreprises (SIVOP, NPG, Dream Cosmetics) continuent de produire et d'exporter. Les multinationales (L'Oréal, P&G, Unilever) "adaptent leurs gammes."
Aucune campagne massive. Aucun contrôle strict. Aucune sanction. Le business continue pendant que les dermatologues reçoivent quotidiennement des femmes aux peaux détruites.
"Les femmes le veulent, nous le produisons", justifient les entreprises. Mais qui crée cette demande ? Qui finance les publicités glorifiant la peau claire ? Qui place des mannequins métisses partout ?
L'industrie cosmétique a créé un besoin artificiel, puis s'enrichit avec des produits toxiques. Un modèle cynique qui sacrifie la santé de millions de femmes sur l'autel du profit.
Derrière les milliards se cachent des drames : des visages détruits par l'ochronose (irréversible); des jeunes filles avec diabète ou hypertension à 25 ans; des insuffisances rénales nécessitant dialyse à vie; des cancers de la peau évitables; des dépressions. Les produits exposent l'enfant à des risques toxiques chez la femme enceinte. Le mercure passe dans le lait maternel, empoisonnant les nourrissons. La dépigmentation touche désormais des populations de plus en plus jeunes : les adolescents.
Que faire ?
L'ONG Christ en Mouvement mène des campagnes avec "Ma peau, ma vie". Son coordonnateur Dr Doh Marcellin : "Six femmes sur dix en Côte d'Ivoire ne sont plus authentiques, elles sont artificialisées."
L'ONG Melanin Foundation se bat pour faire reconnaître la dépigmentation comme problème de santé publique.
Le Pr Ecra et ses collègues tirent la sonnette d'alarme depuis des années. Mais leurs voix peinent à couvrir le vacarme des publicités et le poids des lobbies.
Dr Antoine Petit, dermatologue : "Impossible de dépigmenter une peau saine sans utiliser des produits dangereux."
La dépigmentation en Côte d'Ivoire est un système économique organisé qui sacrifie délibérément la santé de 60% des femmes pour générer des centaines de milliards de FCFA.
Les chiffres :
60% des femmes se dépigmentent
120 milliards de FCFA de CA pour les deux principaux acteurs
900 tonnes produites quotidiennement rien que par NPG
69,2% de complications
Un décret de 2015 totalement inappliqué
Derrière ces statistiques : des visages détruits, des vies brisées, des cancers, des insuffisances rénales. Et pendant ce temps, les usines tournent, les publicités fleurissent, les chiffres d'affaires explosent.
Tant qu'il y aura plus d'argent à gagner en empoisonnant les femmes qu'en les protégeant, rien ne changera. La Côte d'Ivoire doit choisir : protéger sa population ou protéger les profits d'une industrie toxique. Pour l'instant, le choix semble fait. Et chaque jour, dans les usines d'Abidjan, 900 tonnes de cosmétique sortent des chaînes de production, prêtes à détruire d'autres vies.
Sources :
ONG Christ en Mouvement (CEM-CI) - "Ma peau, ma vie" - 60% des femmes ivoiriennes se dépigmentent
Pan African Medical Journal - Publications scientifiques, 69,2% complications
Étude Cotonou-CI - Enquête pharmaceutique
Jeune Afrique - Dossiers industrie cosmétique NPG, SIVOP, Dream Cosmetics
AFP - Reportages dépigmentation Abidjan "Publicités malgré interdiction"



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