Côte d'Ivoire : la pollution étouffe Abidjan
- acharleselioth
- 19 mars
- 5 min de lecture

Bernard Derrien plonge son regard dans la lagune Ébrié. Ce passionné de pêche sportive connaît ces eaux par cœur. Ou plutôt, les connaissait. Car aujourd'hui, le spectacle est d'horreur : "30 centimètres de plastique tapissent le fond", témoigne-t-il. Un tapis mortel recouvre ce qui fut la "perle des lagunes" d'Abidjan.
200 000 tonnes de plastique par an dans la lagune
Les chiffres du projet PADI donnent le vertige : chaque année, 200 000 tonnes de déchets plastiques sont déversées dans la lagune et l'océan. Philippe Cecchi, chercheur à l'IRD qui a piloté cette étude avec le Centre de Recherches Océanologiques, est formel : "En 2019, on estimait que 207 tonnes étaient rejetées chaque jour. Aujourd'hui, on parle de 200 000 tonnes par an."
Le Centre Ivoirien Anti-Pollution précise : 55% de plastiques, 24% de textiles, 8% de bois. Et dans les sédiments, les équipes ont détecté jusqu'à 30 000 particules de microplastiques par kilogramme.
D'où vient tout ce plastique ? 457 000 tonnes sont importées chaque année en Côte d'Ivoire. Yaya Koné, président de Coliba Africa, révèle : "460 000 tonnes de déchets plastiques sont produits par an, dont 290 000 tonnes à Abidjan seule." Soit 280 tonnes par jour.
Le pire ? Seulement 3% sont recyclés. Les 97% restants finissent dans la nature.
Les filets ne ramènent plus que des déchets
"Maintenant, quand on remonte nos filets, il n'y a que des déchets. La ferraille les déchire", raconte un pêcheur. Le temps de pêche a été multiplié par 7 : il faut 7 heures au lieu d'une pour ramener la même quantité de poisson.
À Béago, village de 3 000 habitants au bord de la lagune, le chef Paul Abé Bléssoué livre un constat déchirant : "Il n'y a plus aucun poisson. L'activité de pêche a été totalement abandonnée." Les déchets s'étendent sur un kilomètre le long des rives. "Si on n'y prend garde, Béago pourrait disparaître, abandonné par ses habitants."
Pire encore : Lacina Coulibaly, enseignant-chercheur, a découvert une accumulation de traces métalliques dans les escargots prélevés autour de la lagune. La pollution a atteint la chaîne alimentaire. Les hydrocarbures détectés dépassent les seuils sanitaires d'un facteur 10.
3 000 tonnes de CO₂ chaque jour
Chaque matin, les Abidjanais respirent un air chargé de 3 000 tonnes de CO₂ rejetées quotidiennement par les véhicules. Le Ministère de l'Environnement révèle qu'en 2010, 364 millions de litres de gazole étaient consommés par an à Abidjan.
60% des véhicules en circulation sont à l'origine de la pollution. Ce sont des véhicules d'occasion usagés qui émettent des particules carbonées 100 fois supérieures aux véhicules récents.
Résultat : le niveau de particules fines est 3 fois supérieur aux recommandations de l'OMS. La Côte d'Ivoire est classée 33ème sur 138 pays pour la pollution de l'air.
Autre source méconnue : 50% des femmes qui fument du poisson pour le conserver souffrent de troubles respiratoires. La technique traditionnelle dégage des hydrocarbures qui dépassent les seuils d'un facteur 10.
Akouédo : 50 millions de tonnes en 53 ans
En 1965, la décharge d'Akouédo ouvrait. Personne n'imaginait qu'elle deviendrait un monstre. Quand elle ferme le 29 décembre 2018, le bilan fait froid dans le dos : 50 à 53 millions de tonnes accumulées sur 90 à 153 hectares. 3 500 tonnes arrivaient chaque jour.
Audrey Millet, dans son livre "L'Odyssée d'Abdoul", décrit "l'enfer d'Akouédo" : 3 000 "fouilleurs" — souvent migrants du Burkina, Mali ou Niger — triaient les déchets au péril de leur vie. "Les plus acharnés empochent 4 000 francs par jour", soit 6 euros. "Exposés aux déchets industriels, biomédicaux, toxiques."
Les odeurs pestilentielles causaient maux de tête, vomissements, décès précoces. "Même les rats, gros comme des chats, ne résistent pas à Akouédo."
Aujourd'hui, le Centre de Kossihouen, à 45 km au nord, a pris le relais : 100 hectares, capacité de 4 millions de tonnes, traitement de 1,25 million de tonnes par an (90% des déchets d'Abidjan).
L'ancienne décharge ? Transformée en parc urbain après travaux de juillet 2020 à décembre 2024. Un modèle : en juin 2023, 75 membres de la Banque mondiale sont venus la visiter.
Mais le problème persiste : Abidjan produit 5 000 tonnes de déchets par jour, mais seulement 3 000 tonnes sont collectées. 1 250 tonnes finissent dans la nature chaque jour.
Une loi votée, jamais appliquée
Le 22 mai 2013, le décret n° 2013-327 interdisait les sachets plastiques. Entrée en vigueur : novembre 2014.
Résultat ? Une manifestation de commerçants à Abidjan a eu raison de la volonté politique. Application quasi-nulle dans le secteur informel. Malgré l'interdiction, 200 000 tonnes de sachets sont encore produites chaque année.
Pourquoi ? Le plastique représente 200 000 emplois directs, soit 2% du PIB. Comment interdire une industrie dont dépendent tant de familles ?
Des lueurs d'espoir
Face au désastre, des initiatives émergent :
Yaya Koné (Coliba Africa) a lancé en 2022 un projet pour former 6 000 collecteurs de déchets plastiques.
El Assaad Abdul Rahmane (Recyclage.CI) a inventé une machine transformant déchets plastiques en huile de pyrolyse pour générateurs.
Guy Akenon Mimi (Greencast Africa) multiplie depuis avril 2025 les campagnes de sensibilisation dans les quartiers riverains.
En janvier 2025, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a effectué une visite sur la lagune le 10 janvier. Le 21 janvier, une délégation de la mairie de Paris était reçue pour partager l'expérience de la réhabilitation de la Seine. L'espoir : transformer la lagune Ébrié comme Paris a transformé son fleuve pour les JO 2024.
Un projet "Transport Durable" financé à hauteur de 195 millions FCFA sur 4 ans vise à réduire les émissions de 30,41% d'ici 2030.
Au niveau régional, 15 pays de la CEDEAO se sont engagés à interdire les emballages plastiques d'ici 2025.
Les obstacles qui restent
Il n'existe aucun réseau de surveillance de la qualité de l'air à Abidjan. Comment mesurer les progrès sans instruments ?
Kouadio Affian, océanographe, pointe le vrai problème : "Le citoyen n'a pas conscience qu'en jetant une bouteille dans la rue, elle se retrouve dans la lagune."
Les bassins de rétention sont rarement curés, provoquant débordements, déchets et prolifération de moustiques.
Et le pire est à venir : l'Afrique pourrait représenter 50% des émissions globales de certains polluants à l'horizon 2030. Le PNUE rappelle que 400 millions de tonnes de plastique sont produites chaque année dans le monde. Si la Côte d'Ivoire mal gérait 100 000 tonnes en 2010, ce chiffre devrait atteindre 500 000 tonnes en 2025.
Philippe Cecchi pose la question qui tue : "Comment une ville peut-elle être durable si elle est pathogène pour son environnement et ses habitants ?" Dans 10 ans, en 2035, la lagune Ébrié sera-t-elle redevenue la "perle des lagunes" où l'on pratiquait le ski nautique dans les années 1990 ? Ou sera-t-elle transformée en "mini mer Morte" toxique, avec 30 cm de plastique au fond ?
Le compte à rebours a commencé. Rendez-vous en 2035.
LES 10 SOURCES MAJEURES
Projet PADI - IRD/CRO (2024-2025) : 457 000 T importées/an, 200 000 T rejetées/an, 200 000 emplois
The Conversation (2025) : PM2.5 3× normes OMS, véhicules émissions 100× supérieures
CIAPOL (2019-2024) : 207 T/jour lagune (55% plastiques), coordination État-privé
Ministère Environnement : 3 000 T CO₂/jour, 60% véhicules polluants
Coliba Africa (2022) : 460 000 T/an, 3% recyclage, projet 6 000 collecteurs
ANASUR (2016) : 5 000 T/jour produits, 3 000 T collectées, 1 250 T/jour perdues
Tamafrica (2026) : 50 millions T Akouédo, parc urbain décembre 2024
BURGEAP (2010) : Composition déchets (49% alimentaires, 8% plastiques)
Audrey Millet (2024) : 3 000 fouilleurs, 4 000 FCFA/jour, conditions décharge
IQAir (2024) : CI 33ème/138 pays pollution air mondiale



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