Golfe en feu, Afrique en danger : ce que la guerre dans le Golfe coûtera vraiment aux peuples africains (2/2)
- Jean-Luc Kouassi
- 30 mars
- 5 min de lecture
Le choc financier : la fuite des capitaux et la dépréciation des monnaies
Les économistes appellent cela le « flight to safety » : quand le monde s'embrase, les investisseurs fuient vers les valeurs refuges : le dollar américain, l'or, les bons du Trésor américain. Ce mouvement de panique financière pénalise systématiquement les pays émergents et en développement, dont font partie presque toutes les économies africaines.
Les monnaies africaines se déprécient face au dollar. En termes concrets : les dettes contractées en dollars deviennent plus chères à rembourser, les importations coûtent plus cher, les réserves de change s'amenuisent. Le cercle vicieux s'enclenche. Certains pays déjà fragilisés, Éthiopie, Zambie, Kenya, Égypte pourraient se retrouver en situation de détresse financière aggravée, incapables d'accéder aux marchés internationaux de capitaux dans des conditions acceptables.
Le choc humanitaire et migratoire : l'onde de choc humaine
Des millions d'Africains travaillent dans les pays du Golfe : Éthiopiens, Kényans, Ougandais, Égyptiens, Soudanais. Leurs transferts d'argent vers leurs familles représentent pour certains pays une source majeure de devises étrangères. Une guerre forcerait des rapatriements massifs, tarit les remises de fonds et ajouterait une pression supplémentaire sur des marchés du travail déjà saturés.
Par ailleurs, les migrations de populations fuyant un conflit dans le Golfe pourraient affecter indirectement la Corne de l'Afrique, déjà sous pression. L'instabilité régionale s'exporte.
III. Ce que les chefs d'État africains doivent faire maintenant
Face à ces risques systémiques, l'inaction n'est pas une option. Les gouvernements africains disposent d'une fenêtre pour prendre des mesures préventives et structurelles. Voici les leviers d'action essentiels.
1. Constituer des réserves stratégiques d'urgence
La première urgence est de nature logistique : chaque pays africain doit se doter ou renforcer des réserves stratégiques de pétrole, de gaz et de produits alimentaires de base. L'objectif minimal est de disposer de 60 à 90 jours d'approvisionnement en situation de crise. C'est ce que font depuis des décennies les pays de l'OCDE. L'Afrique ne peut plus se permettre de vivre au jour le jour sur les marchés mondiaux.
Construire ou louer des capacités de stockage pétrolier régionales, mutualisées entre pays voisins pour réduire les coûts.
Constituer des stocks tampons de céréales (blé, riz, maïs) et d'engrais, en s'appuyant sur des structures régionales comme le Système régional de réserve alimentaire d'Afrique de l'Ouest (RESOGEST).
Financer ces réserves via des mécanismes innovants : fonds souverains, partenariats public-privé, obligations vertes et résilientes.
2. Accélérer la diversification des sources d'approvisionnement
La dépendance est le vrai problème structurel. Les États africains doivent impérativement multiplier leurs fournisseurs et leurs routes d'approvisionnement. Dépendre à 80 % d'un corridor maritime unique ou d'une poignée de pays producteurs, c'est accepter un risque systémique insupportable.
Négocier des accords d'approvisionnement énergétique avec les pays producteurs africains eux-mêmes : Nigeria, Angola, Algérie, Mozambique, Sénégal, Ghana. Le pétrole et le gaz africains doivent d'abord nourrir l'Afrique.
Développer en urgence les capacités de raffinage locales. Trop d'États exportent du brut et importent du carburant raffiné, une absurdité économique qui amplifie leur vulnérabilité.
Explorer des corridors alternatifs de commerce avec l'Amérique latine et l'Asie du Sud-Est pour les produits alimentaires.
3. Investir massivement dans la souveraineté alimentaire
La guerre dans le Golfe est l'occasion douloureuse mais réelle de rappeler que la dépendance alimentaire de l'Afrique est une bombe à retardement. Certaines projections montrent que le continent pourrait nourrir 9 milliards de personnes s'il exploitait pleinement son potentiel agricole. Au lieu de cela, il importe pour plus de 80 milliards de dollars de nourriture chaque année.
Soutenir massivement la production locale d'engrais, notamment à partir des ressources en phosphate (Maroc, Togo, Sénégal) et des ressources gazières locales.
Investir dans l'irrigation, le stockage post-récolte et les semences améliorées pour réduire les pertes et accroître les rendements sans dépendance aux intrants importés.
Harmoniser les politiques agricoles au sein de l'Union africaine pour créer un marché alimentaire continental intégré conformément aux objectifs du Programme détaillé pour le développement de l'agriculture africaine (PDDAA).
4. Mettre en place des filets de protection sociale robustes
La guerre du Golfe frappera d'abord les plus pauvres. Les gouvernements doivent anticiper les chocs sur les ménages vulnérables, non pas réagir dans l'urgence quand les émeutes de la faim éclatent.
Développer des registres sociaux numériques permettant des transferts monétaires ciblés et rapides vers les ménages pauvres en cas de choc inflationniste.
Mettre en place des mécanismes de stabilisation des prix alimentaires (subventions ciblées sur les produits de base comme la farine, l'huile, le riz) financés par des fonds de stabilisation alimentés en période de croissance.
S'inspirer des leçons du programme de transferts en espèces du Kenya ou des filets sociaux productifs d'Éthiopie, qui ont montré leur efficacité lors des crises récentes.
5. Coordonner la réponse au niveau continental
Aucun pays africain ne peut faire face seul à un choc d'une telle amplitude. La réponse doit être collective. L'Union africaine, trop souvent cantonnée à un rôle symbolique, doit assumer ici un rôle d'architecte de la résilience collective.
Activer un mécanisme de solidarité régionale en cas de choc pétrolier ou alimentaire sur le modèle de ce qu'a fait l'ASEAN en Asie du Sud-Est avec le fonds de réserve alimentaire régional (APTERR).
Coordonner les politiques de change entre les banques centrales africaines pour limiter la dépréciation compétitive des monnaies.
Négocier collectivement avec les créanciers internationaux pour obtenir des moratoires automatiques sur la dette en cas de choc exogène majeur.
IV. Le moment de vérité pour le leadership africain
Ce serait une erreur fatale de traiter la question d'une guerre dans le Golfe comme un problème lointain, dont les effets n'arriveraient qu'atténués sur nos rivages. Les interdépendances économiques mondiales ont aboli cette illusion confortable. L'Afrique est dans la mondialisation, qu'elle le veuille ou non, et les crises mondiales la frappent avec une brutalité d'autant plus grande qu'elle dispose de moins d'amortisseurs.
Mais cette vulnérabilité n'est pas une fatalité. Elle est le résultat de décennies de sous-investissement dans les capacités de production locales, de dépendances héritées de structures coloniales jamais véritablement remises en cause, et d'une gouvernance parfois myope qui a préféré la gestion du court terme à la construction de la résilience.
La vraie question n'est pas : "Comment l'Afrique va-t-elle survivre à la prochaine guerre du Golfe ?" La vraie question est : "Qu'est-ce que les dirigeants africains sont prêts à faire aujourd'hui pour que leurs peuples n'aient plus à subir demain ?"
Les ressources existent. Les analyses sont disponibles. Les solutions sont connues. Ce qui manque encore trop souvent, c'est la volonté politique d'engager les réformes profondes avant que la catastrophe ne frappe et non après.
L'histoire retiendra si la génération actuelle de chefs d'État africains a choisi de gouverner par anticipation ou par réaction. Le Golfe est en feu. Le compte à rebours est lancé.

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