Golfe en feu, Afrique en danger : ce que la guerre dans le Golfe coûtera vraiment aux peuples africains (1/2)
- Jean-Luc Kouassi
- 13 mars
- 3 min de lecture
Quand les puissants s'affrontent dans le Golfe Persique, ce sont les plus vulnérables qui paient l'addition. L'Afrique, continent importateur net de pétrole, de blé et d'engrais, se retrouve une fois encore à la merci des secousses d'une région dont elle est géographiquement éloignée, mais économiquement enchaînée. Décryptage.
I. Le Golfe, poumon économique du monde — et de l'Afrique
Pour comprendre pourquoi une guerre dans le Golfe Persique nous concerne directement ici, en Afrique, il faut d'abord mesurer le poids économique de cette région dans notre quotidien. Le Golfe, c'est environ 30 % du pétrole mondial extrait chaque jour. C'est le détroit d'Ormuz, ce couloir maritime de 55 kilomètres de large par lequel transitent chaque jour entre 20 et 21 millions de barils de brut. C'est aussi une plaque tournante du commerce mondial : machines, produits alimentaires transformés, céréales en provenance d'Europe et d'Amérique y transitent avant d'atteindre nos côtes.
Pour le continent africain, la dépendance est double et structurelle. D'un côté, 40 pays africains importent la majorité de leur pétrole ou de leurs produits pétroliers raffinés. De l'autre, l'Afrique importe massivement des engrais à base d'ammoniac et d'urée produits des pays du Golfe, notamment l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l'Iran. Ces engrais sont le carburant invisible de notre agriculture. Sans eux, les récoltes s'effondrent.
Le chiffre qui fait froid dans le dos : Selon la Banque africaine de développement, 35 pays africains consacrent plus de 15 % de leurs recettes d'exportation au paiement de leur facture pétrolière. En cas de conflit majeur dans le Golfe, ce chiffre pourrait doubler en quelques semaines.
II. Les chocs qui nous attendent : une économie de guerre par procuration
Le choc pétrolier : l'inflation importée
Le premier et le plus immédiat des effets d'une guerre dans le Golfe sera l'envol des prix du pétrole brut. Les marchés financiers réagissent avant même le premier coup de feu. Une escalade militaire pourrait pousser le baril de Brent au-delà de 120 à 150 dollars, voire davantage si le détroit d'Ormuz est bloqué.
Pour l'Afrique, cela se traduit mécaniquement par une hausse des prix à la pompe. Mais l'impact va bien au-delà de l'automobiliste. Le transport de marchandises renchérit. Le coût du fret maritime explose. Les subventions aux carburants que maintiennent encore de nombreux États africains pour protéger les populations pauvres deviennent insoutenables et creusent les déficits publics. Le gouvernement est alors face à un choix impossible : maintenir la subvention et s'endetter, ou la supprimer et déclencher une crise sociale.
Nous l'avons vu en 2022 avec le choc de la guerre en Ukraine : au Sénégal, au Ghana, en Côte d'Ivoire, en Kenya, la suppression partielle des subventions aux carburants a immédiatement alimenté une vague d'inflation généralisée. Une guerre dans le Golfe produirait un choc similaire, mais potentiellement d'une amplitude bien supérieure.
Le choc alimentaire : quand l'assiette se vide
L'alimentation est le deuxième front de vulnérabilité. L'Afrique importe chaque année des dizaines de millions de tonnes de céréales. Or, les routes maritimes qui relient l'Asie du Sud, les Amériques et l'Europe à l'Afrique de l'Est et à l'Afrique du Nord passent en grande partie par les abords du Golfe. Une instabilité maritime dans la mer Rouge déjà fragilisée par les attaques houthistes depuis fin 2023 compliquerait dramatiquement ces approvisionnements.
Par ailleurs, les engrais de synthèse provenant du Golfe et d'Iran nourrissent indirectement des millions d'hectares de cultures africaines. Une rupture d'approvisionnement en engrais, même temporaire, déprime les rendements agricoles dès la saison suivante.
Le résultat : moins de nourriture produite localement, plus de dépendance aux importations, des prix alimentaires locaux en hausse. Ce sont les ménages les plus pauvres, qui consacrent déjà 50 à 70 % de leur revenu à l'alimentation, qui souffrent en premier.

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