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[1/2] Quand les immeubles tombent comme des châteaux de cartes

13 octobre 2024, Attécoubé, Abidjan. 9h30 du matin. Un immeuble R+3 bascule soudainement, écrasant les maisons en contrebas. « J'ai entendu un bruit sourd, comme celui d'un gros camion. Et puis tout s'est enchaîné très vite », raconte Fatou, une riveraine encore sous le choc. Un mort confirmé, trois personnes coincées sous les décombres. C'est le sixième effondrement en quatre mois à Abidjan.

Dans les grandes villes africaines, les immeubles ne poussent pas seulement comme des champignons. Ils s'effondrent aussi comme des châteaux de cartes. Abidjan, Lagos, Nairobi, Dakar, Kinshasa... La liste des villes meurtries s'allonge chaque année. Mais derrière ces drames à répétition se cache une réalité encore plus sombre : une crise du foncier explosive qui transforme la terre en or, les citoyens en victimes et les villes en poudrières. Bienvenue dans l'enfer urbain africain du 21ème siècle.


Abidjan 2024 : la série noire

Les chiffres du drame

Depuis le début de l'année 2024, Abidjan ne fait plus les gros titres pour sa croissance économique ou ses ponts spectaculaires. Non. La ville fait la une pour ses immeubles qui s'effondrent.

Le bilan 2024 (janvier-octobre) :

  • 15 effondrements majeurs recensés à Abidjan

  • Au moins 25 morts (bilan officiel probablement sous-estimé)

  • Des dizaines de blessés graves

  • Centaines de victimes traumatisées

Les cas les plus marquants ? Accrochez-vous.

4 juin 2024, Riviera Palmeraie (Cocody) : un immeuble R+2 s'effondre. Bilan : 2 morts, 18 victimes dont 16 blessés évacués au CHU d'Angré. Le quartier résidentiel huppé n'est pas épargné.

Septembre 2024, Cocody : un immeuble R+6 en construction s'écroule. 8 morts. Le chantier n'était pas autorisé. Le ministère avait pourtant notifié de multiples injonctions d'arrêt depuis 2021. Le propriétaire s'est assis dessus.

Août 2024, Treichville : effondrement. 5 morts.

13 octobre 2024, Attécoubé (Yopougon) : immeuble R+3 construit en bordure de la lagune Ébrié, sur un terrain marécageux. Sans architecte, sans ingénieur, sans bureau de contrôle. 1 mort, 3 ensevelis.

Et ce ne sont que les cas médiatisés. Combien de bâtiments se fissurent silencieusement ? Combien de familles vivent sous des toits qui menacent de s'effondrer à chaque pluie ?

Le précédent d'Angré : 18 morts en 2022

Le traumatisme fondateur remonte à mars 2022. À Angré, un immeuble s'effondre. Bilan : 18 morts. Dix-huit. C'est le plus gros massacre de la construction en Côte d'Ivoire.

Depuis, rien n'a vraiment changé. Les effondrements ont même empiré. Les morts ne sont pas des statistiques. Ce sont : des ouvriers du BTP (staffeurs, carreleurs, manœuvres); des résidents qui habitaient à côté; des enfants; des passants au mauvais endroit au mauvais moment

Dans l'effondrement de Cocody en septembre 2024, les huit morts étaient trois staffeurs béninois et cinq Ivoiriens (deux manœuvres et trois carreleurs). Des gagne-petit venus chercher leur pitance quotidienne. Ils ne sont jamais rentrés chez eux.


Mais pourquoi les immeubles s'effondrent-ils ?

Cause #1 : Matériaux de mauvaise qualité

Le ciment, les fers à béton, les briques ? Achetés au rabais. Sur les marchés informels d'Abidjan, on trouve tout : des fers de 8 mm vendus comme du 12 mm, du ciment frelaté mélangé à du sable, des briques creuses qui ne supportent rien.

Pourquoi ? Parce que ça coûte moins cher. Et dans un pays où construire coûte une fortune, tout le monde triche.

Cause #2 : Absence d'architectes et d'ingénieurs

Sur les 15 effondrements de 2024, combien avaient un architecte qualifié sur le chantier ? Presque aucun. Le scénario classique :

  1. Un propriétaire achète (ou croit acheter) un terrain

  2. Il engage un chef de chantier (souvent un simple maçon avec de l'expérience)

  3. Le chef de chantier embauche des manœuvres

  4. On construit "à l'œil" (pas de plans, pas de calculs de structure, pas d'études de sol)

  5. Ça monte vite

  6. Ça s'effondre encore plus vite

Joseph Amon, président de l'Ordre des architectes de Côte d'Ivoire, le dit clairement : "Il est temps de dire stop !" Mais comment arrêter une machine lancée à pleine vitesse ?

Cause #3 : Terrains non adaptés

L'immeuble d'Attécoubé qui s'est effondré en octobre 2024 ? Construit en bordure de la lagune Ébrié, sur un terrain marécageux. N'importe quel ingénieur vous dira que c'est de la folie.

Mais à Abidjan, avec la pénurie de terrains constructibles, on construit partout : sur des marécages, sur des pentes instables, sur des remblais, dans des zones inondables.

Cause #4 : Pas d'études de sol

Avant de construire un immeuble, il faut faire une étude de sol. C'est la base. On analyse la composition du terrain, sa capacité portante, le niveau de la nappe phréatique.

Coût d'une étude de sol ? 300 000 à 1 million FCFA selon le terrain.

Combien de promoteurs la font ? Presque aucun. "C'est trop cher", disent-ils. Résultat : on construit sur du sable, littéralement.

Cause #5 : Permis de construire ? Jamais entendu parler

Sur les 15 effondrements de 2024, combien avaient un permis de construire en règle ? Une minorité.

Le ministère de la Construction fait des injonctions d'arrêt ? On s'en fiche. Les agents viennent contrôler ? On les soudoie ou on construit la nuit.

Cause #6 : Corruption à tous les étages

Parlons cash. La corruption gangrène le secteur de la construction en Côte d'Ivoire.

Ça se passe comment ?

  • Vous voulez un permis de construire rapidement ? Glissez une enveloppe.

  • L'inspecteur vient contrôler votre chantier non conforme ? Glissez une enveloppe.

  • Vous avez construit sans autorisation ? Glissez une grosse enveloppe et tout s'arrange.

"Ce sont des corrompus", dénonce un habitant d'Abidjan. "Les permis de construire sont délivrés sans aucun contrôle rigoureux. Les entrepreneurs utilisent des matériaux bon marché pour maximiser leurs profits au détriment de la sécurité."


Abidjan vs le reste de l'Afrique

Abidjan n'est pas seule. La tragédie des immeubles qui s'effondrent est un fléau panafricain.

Lagos (Nigeria) : la capitale mondiale des effondrements

Si Abidjan a connu 15 effondrements en 2024, Lagos fait pire. La mégalopole nigériane détient le record africain des bâtiments qui s'écroulent. Le drame de 2021 :

  • 1er novembre 2021 : un immeuble de 21 étages en construction s'effondre à Ikoyi, l'un des quartiers les plus chics de Lagos

  • Bilan : au moins 45 morts (le chiffre officiel, certains parlent de plus de 100)

  • Des dizaines d'ouvriers piégés sous les décombres

  • Le bâtiment appartenait à un promoteur proche du pouvoir

Les causes ? Les mêmes qu'à Abidjan : matériaux de mauvaise qualité, non-respect des normes, corruption, absence de contrôles.

Lagos connaît en moyenne 10 à 15 effondrements majeurs par an. Pourquoi autant ? Parce que Lagos est une ville de 22 millions d'habitants qui pousse dans tous les sens. Les promoteurs construisent n'importe où, n'importe comment.


Nairobi (Kenya) : le déjà-vu kenyan

Le Kenya n'est pas en reste. Nairobi connaît des effondrements réguliers.

Les cas récents :

Janvier 2026 : un immeuble de 16 étages en construction s'effondre à Nairobi. Scènes de panique, mobilisation des secours.

Octobre 2024 : un immeuble de 7 étages s'effondre à Nairobi. Remet le débat sur la table.

2020 : effondrement d'un immeuble de 8 étages promis à la démolition. Plusieurs personnes piégées.

Les effondrements au Kenya sont tellement fréquents qu'ils ne choquent presque plus. Le problème ? Exactement le même : constructions illégales, corruption, absence de contrôles, matériaux frelatés.

Dakar (Sénégal) : la série noire sénégalaise

Le Sénégal n'échappe pas au fléau.

Janvier 2024, Khar Yalla (Dakar) : effondrement d'un immeuble. 7 morts, 12 blessés. Cause : travaux de réhabilitation confiés à des ouvriers sans formation adéquate.

Mai 2025, Ngor (Dakar) : effondrement partiel d'un immeuble. Plusieurs victimes.

2013 : série d'effondrements à Dakar. Le maire de Dakar, Khalifa Sall, s'alarme : "Chaque deux jours, nous avons un bâtiment ou un immeuble qui s'effondre avec mort d'homme."

Le préfet de Dakar a même dû ordonner l'évacuation des bâtiments délabrés pour éviter de nouvelles tragédies, surtout pendant l'hivernage (saison des pluies).

Le point commun : urbanisation folle + corruption + absence de régulation

Qu'est-ce qui réunit Abidjan, Lagos, Nairobi, Dakar ?

  1. Urbanisation explosive : ces villes doublent de population tous les 15-20 ans

  2. Pénurie de logements : des millions de gens ont besoin de toits

  3. Spéculation immobilière : construire rapporte gros

  4. Corruption généralisée : tout s'achète, des permis aux inspections

  5. Faiblesse de l'État : les contrôles sont rares, les sanctions inexistantes

  6. Pauvreté : les gens construisent avec les moyens du bord

Résultat : des villes-bombes où chaque immeuble est une menace potentielle.


Sources

  • Afrik.com - Série d'articles sur effondrements Abidjan 2024

  • Le360 Afrique - Enquêtes effondrements Côte d'Ivoire

  • KOACI - Communiqués ministère Construction CI

  • RFI, AIP, RTI - Couverture effondrements 2024

  • Afriveille - Litiges fonciers Côte d'Ivoire 2025

  • Sikafinance - Observatoire prix terrains CI

  • Ifri - Gouvernance foncière Afrique

  • BAD - Conférence politique foncière Afrique 2019

  • Kassataya - Conflits fonciers corruption CI

  • Cairn.info - Études foncier et violences Afrique

  • World Bank - Land governance Africa

  • RTS, France 24, BBC Afrique - Effondrements Lagos, Nairobi, Dakar

  • Wakat Séra, La Presse - Effondrements Dakar 2024-2025

  • Journal Libération Sénégal - Affaires effondrements Dakar

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