Est-ce que infrastructures = Développement?
- Jean-Luc Kouassi
- 3 févr.
- 6 min de lecture
Ce samedi de décembre 2025, comme la plupart des fins de semaine, je décide le matin de m’offrir un bon plat de Garba*. Après la sélection du menu et la récupération de mon repas, me voilà sur le chemin du retour, chemin sur lequel je croise deux jeunes en train de discuter de questions de développement. Précision de taille, nous nous approchons des élections locales, cette conversion est tellement passionnée qu’elle est entendue de toute la ruelle. Le premier argue qu’une infrastructure comme une route désenclave une ville et est forcément bénéfique. Au second de répondre que nenni, en fait, une infrastructure n’est pas synonyme de développement. Ces jeunes abordaient là une problématique africaine majeure, qui mobilise 155 milliards USD à peu près chaque année en prêt majoritairement. Cette question méritait inéluctablement un article pour s’y intéresser de près.
Les infrastructures, porte-étendard des bilans de gouvernement.

À son arrivée au pouvoir en 2011, M. Alassane Ouattara, Président de la République de Côte d’Ivoire, a accordé environ 23% de son budget (Source : DGE) aux investissements dans les infrastructures. Cela signifie que près d’un quart du budget prévu par le PND 2012-2015 était consacré à des infrastructures socio-économiques — routes, énergie, eau, etc.
Quinze années plus tard, les résultats sont sous nos yeux, entre autres :
Le réseau routier bitumé est passé de ~6 514 km à ~8 500 km;
Une extension moyenne de près de 153 km de routes bitumées par an;
Plus de 30 000 km de fibre ont été déployés au 31 décembre 2024.

Sur le plan politique, les infrastructures sont devenues une litanie à laquelle chaque ivoirien à dû s'habituer avec le temps. On compare les prouesses du régime en place aux lacunes des anciens régimes en mettant en avant les carences en matière d’infrastructures et surtout sans tenir compte de la rentabilité et du contexte. Malheureusement, ce phénomène s’exporte plus loin que nos frontières :
Rwanda avec le slogan : « Infrastructure-led development »
Éthiopie : « Grands projets pour une grande nation »
Sénégal avec « Le Sénégal émergent »
Mais il y a une chose qui n’est pas tout à fait exacte : le fait de construire une nouvelle infrastructure ne signifie pas automatiquement et même sur le long terme, un bon en avant pour la population et les finances de l’État. Si l’on prend le cas des pluies diluviennes qui, dans bien des cas, ont détruit des routes, on peut déjà déduire que l’État a souvent investi à perte. De même, le stade Ebimpe qui avait mobilisé plus de 100 milliards d’investissement a reçu un nouvel investissement de 20 milliards environ pour les travaux d’amélioration. Toutefois, nous irons beaucoup plus loin parce que nous dira-t-on, “il y a des catastrophes naturelles partout dans le monde”.
Le tableau ci-dessous souligne les investissements massifs réalisés par l’État de Côte d’Ivoire depuis 2011.
Période | Type d’investissement | Montant / Indicateur | Source |
2011-2024 | Routes bitumées | +4 000 milliards FCFA investis | |
2019-2023 | Total public | +1 500 milliards FCFA → +3 257 milliards | |
2019-2023 | Total privé | +6 111 milliards → +8 984 milliards | |
2024 | Numérique | ~446 millions USD | |
2025 (prog.) | Routes | ~703 milliards FCFA |
Tableau des évolutions en investissement depuis 2011 en Côte d’Ivoire.
Les infrastructures sont nécessaires mais l’argent ne prend pas toujours la bonne route

Investir dans des infrastructures de qualité peut contribuer à dynamiser davantage la croissance économique, l’intégration régionale et l’emploi. Le développement de réseaux d’infrastructures intégrés pourra notamment stimuler la productivité des entreprises et aider à la mise en place de réseaux commerciaux bien connectés, contribuant ainsi à la réalisation de la vision de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui aspire au déploiement d’« infrastructures de classe internationale sur tout le continent »
Depuis des décennies, les intellectuels africains s’accordent sur un point : le continent souffre d’un déficit structurel d’infrastructures. Felwine Sarr (Sénégal) – économiste et philosophe soulignait que :
« Le retard africain ne tient pas qu’à un manque d’idées, mais aussi à l’insuffisance d’infrastructures matérielles et immatérielles. »
Toutefois, pour y arriver, il faut que l’argent attribué à ses projets soit utilisé à bon escient. Dans un rapport publié en 2022, en s’appuyant sur les chiffres du FMI, CosT international soulignait que 50% de l’argent réservé aux financements des infrastructures en Afrique est utilisé à d’autres fins. Autrement dit, cet argent est bien souvent détourné. Résultat des courses, nos États remboursent de l’argent qui n’a pas eu son utilité de base, c'est-à-dire servir les populations et qui n’a presque pas généré le retour sur investissement attendu. Pire, nous faisons face à des tensions budgétaires, à l’érection de nouvelles taxes et au manque de confiance de partenaires privés.

Pourtant notre continent, en termes d’investissement en infrastructures, est celui qui génère le plus de dividendes pour les investisseurs. (voir tableau ci-dessous)

Comment les infrastructures peuvent rapidement devenir un risque pour le développement?
Le développement se définit comme l'ensemble des transformations techniques, sociales, territoriales, démographiques et culturelles accompagnant la croissance de la production matérielle ou l'amélioration des conditions d'existence des humains (Géoconfluences). Trois mots retiennent notre attention: transformation, croissance et amélioration. Pour notre développement nous tiendrons compte de ces trois notions qui doivent toutes apparaître clairement dans la mise en place d’une infrastructure.
Entre 2009-13 et 2019-23, la tension budgétaire, nécessaire aux pays africains pour rembourser leur dette publique à l’aide de leurs recettes fiscales, est passée de 2,8 années à près de 5 années. Ceci s’explique simplement : depuis plusieurs années, les pays africains se sont massivement endettés afin de financer des projets de grandes envergures. Malheureusement, certaines crises comme Covid et la crise en Ukraine n’ont pas facilité les emprunts et les recettes. Les recettes fiscales représentent 15–18 % du PIB (contre 25–35 % dans les pays développés). Il faut enfin noter que dans nos pays, l’informalité (entreprise non déclarée) est très accrue.
Les gouvernements africains dépensent en moyenne plus au titre du service de leur dette que dans leurs infrastructures, en français facile, on paie plus en remboursement qu’en investissement. Cela en partie à cause de taux d’intérêt plus élevés, le service de la dette médian – remboursement du principal et paiement des intérêts sur la dette souveraine – est passé de 3,5 % des dépenses publiques en 2010 à 12 % en 2024. Les paiements au titre du service de la dette représentent ainsi plus de 10 % des dépenses publiques dans 24 des 49 pays africains pour lesquels des données sont disponibles. Dans l’ensemble, les gouvernements africains dépensent donc en moyenne sept fois plus au titre du service de leur dette que dans leurs infrastructures.
En somme, si les investissements en infrastructures projettent une transformation pour nos pays, il est encore difficile d’affirmer leur rôle dans la croissance économique et l’amélioration des vies des populations. En effet, si elles créent plus d’intérêt pour les bailleurs et donc plus de dettes et de tensions budgétaires, les populations s’en trouvent affectées par l’imposition de nouvelles taxes ou l’augmentation de taxes anciennes.
Pour que les infrastructures deviennent de véritables leviers de croissance
“Less is more” : Nos pays sont en chantier, c’est une réalité. Mais il demeure fastidieux de suivre plusieurs lièvres à la fois. La première solution est donc de prioriser les projets et d’en lister quelques-uns à forte valeur ajoutée. Cette solution permettra à nos gouvernements de mieux suivre les projets et d’en assurer une meilleure rentabilité.
Renforcer la régulation de la dette privée des entreprises et du système bancaire parallèle : mettre en place des règles plus strictes pour contrôler l’endettement des entreprises et surveiller les activités financières hors du système bancaire traditionnel, afin de protéger la stabilité économique.
Penser une réforme fiscale : Lutter contre l’optimisation fiscale agressive des multinationales. Les grandes entreprises internationales utilisent souvent des stratégies complexes pour réduire artificiellement leurs impôts, en transférant leurs bénéfices vers des pays à faible fiscalité (paradis fiscaux). La réforme vise à limiter ces pratiques afin que les multinationales paient leur juste part.
Déplacer l’imposition vers le lieu réel de l’activité économique. Actuellement, les impôts sont souvent déclarés au siège social de l’entreprise, même si la richesse est produite ailleurs. La réforme propose que l’imposition soit calculée là où la valeur est effectivement créée (production, ventes, services), et non simplement là où l’entreprise est enregistrée.
Renforcer les recettes fiscales des pays en développement : En appliquant cette règle, les pays où les multinationales exercent réellement leurs activités (par exemple, en Afrique ou en Asie) pourraient percevoir davantage de recettes fiscales. Cela permettrait de financer les infrastructures, l’éducation et la santé, et de réduire la dépendance à l’endettement extérieur.
Encourager les politiques industrielles (à l'instar de l'approche chinoise) visant à moderniser la production et à dépasser le stade des activités d'assemblage à faible valeur ajoutée.
Documentation :
Rapport de la CNUCED (Nations Unies) — Infrastructure plans in developing countries fail to link to integrated economic reforms needed for prosperity : sans stratégie économique globale et réformes, l’infrastructure peut rester un simple actif physique sans réel impact sur la productivité ou la croissance structurelle.
OCDE & Commission de l’Union africaine — Africa’s Development Dynamics 2025 (Infrastructure, Growth and Transformation). Construire des infrastructures n’entraîne pas automatiquement une transformation productive.
Étude sur l’investissement dans les infrastructures et la croissance en Chine
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