Des mères livrées au fleuve, à la nuit et au hasard
- Jean-Luc Kouassi
- 27 févr.
- 6 min de lecture

Article original de FratMat - Ici, à deux kilomètres de Grand-Béréby, donner la vie se joue entre deux rives, dans la nuit et dans la peur, sans médecin, sans maternité, sans espoir, depuis près de cinquante ans.
À Nero Mer, village enclavé situé à 2 km de Grand-Béréby, la vie ne tient qu'à un fil... et à une pirogue. Lorsque la fièvre monte ou lorsqu'une femme accouche ou encore quand un accident survient, le fleuve Nero se transforme en juge suprême. S'il est calme, la pirogue peut traverser. S'il est agité, il faut attendre, espérer, prier. Ici, pas de centre de santé. Pas de médecin à portée de la main. Pas de salle d'accouchement. Juste l'urgence qui frappe et l'angoisse qui étreint. « Nous voulons un centre de santé avec une salle de consultation, un médecin, un infirmier, une maternité », supplie le chef du village. Un vœu simple, vital, qui reste lettre morte face à l'isolement géographique et à l'abandon administratif. Dans ce coin oublié de la Côte d'Ivoire, le pronostic vital ne dépend ni de la gravité du mal ni de la compétence d'un soignant. Il dépend de la clémence du fleuve... et du hasard.
Ce vendredi 25 novembre 2025, nous y sommes. La voie menant au village Nero Mer, en passant par l'hôtel Kartoom, est praticable. Mais au bout du chemin, le constat est alarmant. La forte pluie de la veille a occasionné la montée du fleuve. Alors le doute s'installe. Faut-il continuer ou rebrousser chemin? Au final, c'est non sans crainte que nous empruntons l'unique pirogue pour traverser la barrière d'eau en furie pour atteindre le village. « Nous sommes enclavés à cause du fleuve. Avant d'aller en ville, à l'hôpital ou au centre de santé communautaire de Grand-Béréby, il faut traverser la rivière, vous l'avez constaté vous-mêmes. Transporter un malade ou une femme enceinte sur une pirogue est un véritable risque pour la population », lance Gba Aimé, vice-président de la jeu- nesse, assis à côté du chef du village sous un hangar. À Nero Mer, les accouchements en plein air sur la rive du fleuve sont légion et les témoignages ne manquent pas.
Des témoignages...
Viviane Grebo, âgée de 30 ans, mère de deux enfants, est assise sur un tabouret sous un manguier, près de sa case. Elle nous reçoit avec le sourire. Dans ses bras, bébé de deux mois dort profondément.
La jeune dame baisse les yeux vers lui, puis les relève vers nous. L'absence d'un centre de santé a failli lui coûter la vie. La date du 2 septembre 2025, à 22 heures, restera gravée dans sa mémoire. Au bord de la rivière Nero, la terre mouillée s'était transformée en boue où traînaient quelques noix de coco abandonnées. C'est dans la fraîcheur de la nuit, entre les roches grises et pointues visibles tout au long de la rive, que Viviane Grebo a donné naissance à son bébé. Elle partage ces moments difficiles et pathétiques Grebo avec beaucoup d'émotion. « J'étais enceinte de neuf mois. Mes contractions avaient commencé. J'étais couchée auprès de mon mari. Je pleurais et respirais avec beaucoup de peine. C'était la panique à la maison. Mon mari a fait appel à Béatrice Dabo, l'une des matrones du village, pour me conduire à la maternité de Grand-Béréby. Les douleurs étaient fortes », confie-t-elle, la voix à peine audible. Malheureusement, cette nuit, les choses ont rapidement mal tourné : la seule pirogue du village était enchaînée. Son propriétaire était parti en ville avec la clé.
« Mon pagne était trempé avec la rupture de la poche des eaux. La rivière était en crue et faisait peur cette nuit là »,
poursuit-elle. Son mari, Claude Grebo, confirme qu'il était trop risqué de traverser la rivière dans cet état. « La matrone Béatrice Dabo a cherché un endroit, mais la terre était mouillée, avec quelques roches pointues par endroits. C'est sur la terre humide, sous la lumière des torches de nos téléphones, que Viviane a finalement accouché. Dans la souffrance, le petit garçon est né. En souvenir de cette nuit, on lui a donné le nom de Nero Mer », a-t-il révélé. Ce n'est que vers 23 heures, une fois le piroguier arrivé, que la famille a pu rejoindre l'hôpital pour les soins postnatals.
Une tragédie répétée
Le cas de Viviane Grebo n'est pas isolé. À Nero Mer, de nombreuses femmes ont accouché en bordure de la rivière, à même le sol. Ce fut le cas de Ouelé Temelé il y a dix-huit ans. « Tout a commencé à 19 heures. J'ai refusé de monter dans la pirogue, de peur d'accoucher sur l'eau. C'est dans la nuit que ma fille est née, non loin des tables, en bordure de la rivière, avec l'aide d'une matrone », se souvient-elle. Après avoir accouché, Ouelé Temelé s'est rendue à la maternité de Grand-Béréby, le lendemain.
« Nous avons mis le nourrisson dans une cuvette, nous l'avons emmailloté. Je suis allée à la maternité de Grand- Béréby pour des soins. À mon arrivée, les sages-femmes ont rempli un carnet de naissance en vue de l'établissement de l'extrait d'acte de naissance du bébé »,
témoigne-t- elle, précisant que sa fille s'est bien portée par la suite. L'enclavement du village de Nero Mer crée d'énormes désagréments à ses habitants. Rose Gnepa, une autre habitante, se souvient qu'à la veille de son accouchement, il avait fortement plu sur Grand-Béréby.
« Il était 23 heures. Pour se rendre à la maternité, c'était un véritable calvaire. La rivière avait débordé. Il fallait malgré tout embarquer dans une petite pirogue. Au cours de la traver- sée, j'ai perdu connaissance. Les sagesfemmes de la maternité de Grand-Béréby ont dû m'évacuer d'urgence à San Pedro pour une césarienne »,
raconte-t-elle.
Selon Edwige Kabran, sage-femme au centre de santé communautaire de Grand-Béréby, les femmes qui accouchent en bordure de la rivière s'exposent à d'énormes risques. On enregistre souvent, dit-elle, des "hémorragies du post-partum", c'est-à-dire après l'accouchement. Cette complication provoque des décès dus à plusieurs facteurs, notamment à une prise en charge tardive ou à une pénurie de poches de sang.
Les matrones : la solution d'urgence
Face à l'enclavement du village, quatre matrones portent secours aux femmes au quotidien. Reconnues dans la communauté, elles jouent le rôle de sages femmes, nuit et jour, pour aider les femmes de tout âge à mettre leur bébé au monde. Béatrice Dabo, l'une d'elles, la soixantaine révolue, livre le secret de sa vocation.
« J'ai hérité de ma mère. C'est un don qu'elle m'a transmis. Nous utilisons des médicaments traditionnels, des plantes de notre forêt pour calmer la douleur ou aider le bébé à naître »,
confie-t-elle, avant de souligner qu'elle manque du nécessaire comme des compresses et des paires de ciseaux stérilisés. Thérèse Gbalé, âgée de 55 ans, une autre matrone du vil- lage, abonde dans son sens : « Nous cueillons quelques feuilles et préparons une boule d'argile blanche pour faciliter le travail. C'est tout ce que nous avons pour accueillir la vie. » Interrogée sur les vertus de ces plantes, elle garde le silence. « C'est notre secret », laisse-t-elle entendre. Avant d'ajouter : « Il y a des médicaments traditionnels pour arrê- ter le saignement des femmes. »
Malgré leur expertise et leur dévouement, les matrones de Nero Mer se heurtent à des cas difficiles.
« Lors d'un accouchement, nous avons été confrontées à une difficulté majeure : le bébé criait, certes, mais la mère n'arrivait pas à expulser le placenta. Nous étions obligés de l'évacuer urgemment à la maternité de Grand-Béréby où elle a finalement accouché.
raconte Thérèse Gbalé.
À Nero Mer, comme partout ailleurs en Côte d'Ivoire, cette activité tend à disparaître. Au nombre d'une quinzaine il y a une dizaine d'années, elles ne sont plus que quatre à exercer aujourd'hui. Thérèse Gbalé reconnaît leurs limites et plaide pour l'ouverture d'une maternité.
« Les matrones ne maîtrisent pas tout. Elles ne peuvent pas déterminer si une femme doit accoucher par césarienne ou non »,
témoigne Thérèse Gbalé. Quant au chef du village, il a insisté sur les conditions précaires dans lesquelles ces femmes exercent. « Même si nous avons des matrones, elles font ce qu'elles peuvent avec les moyens du bord. La tradition a toujours besoin de la médecine moderne », affirme-t- il. Gbalé Thérèse le confirme :
« Nous sommes là pour accompagner nos soeurs, nous ne saurions remplacer les sages-femmes. Il nous faut un centre de santé, de toute urgence, pour prendre en charge les mères et leurs enfants. »
EMELINE P. AMANGOUA



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